Cette lettre d’       Alphonse Daudet, est diffusée en mode manuel.Pour vous permettre de suivre lefil du conteur, en l’oc...
De tous les jolis dictons, proverbes ou        Personne ici na pu me renseigner à ce   adages, dont nos paysans de Provenc...
Cest une bibliothèque merveilleuse,  admirablement montée, ouverte aux poètes     jour et nuit, et desservie par de petits...
Qui na pas vu Avignon du temps des            puis, du haut en bas des maisons qui se              Papes, na rien vu.     ...
Car chez nous, quand le peuple est content,il faut quil danse, il faut quil danse ; et comme en ce temps-là les rues de la...
Il y en a un surtout, un bon vieux, quon           appelait Boniface...Oh ! celui-là, que de larmes on a versées en       ...
Un vrai pape dYvetot, mais dun Yvetot de         ce beau vin, couleur de rubis qui sestProvence, avec quelque chose de fin...
Puis, le flacon vidé, le jour tombant, il      Après sa vigne de Château-Neuf, ce que le  rentrait joyeusement à la ville,...
Cétait une belle mule noire mouchetée derouge, le pied sûr, le poil luisant, la croupe large et pleine, portant fièrement ...
Ce Tistet Védène était, dans le principe, un    -Ah mon Dieu ! grand Saint-Père, quelle effronté galopin, que son père, Gu...
Et puis le lendemain savez-vous ce qui           Une fois au service du Pape, le drôle                   arriva ?         ...
Ni la mule non plus, cela ne la faisait pas   Ce vin parfumé quelle aimait tant, qui lui                    rire...       ...
Et encore, sils navaient fait que lui voler    et ce nétait quà Tistet Védène quelle en    son vin ; mais cétaient comme d...
Est-ce quun jour il ne savisa pas de la       les soldats du Pape devant leur caserne faire monter avec lui au clocheton d...
—Quest ce quil y a ?                  ... On dirait deux hirondelles...           quest-ce quon lui fait ?   sécria le bon...
Pécaïre ! elle naurait pas mieux demandé,       ... Enfin on parvint à la tirer de là-haut ;   elle, que de descendre... ;...
La malheureuse bête nen dormit pas de la       Il descendait le Rhône en chantant sur une                  nuit.          ...
Cest la mule qui fut désappointée le           Pourtant, depuis son aventure, on lui                  lendemain !         ...
Le bon Pape lui-même navait plus autant           Sept ans se passèrent ainsi ; puis, au bout de confiance en son amie, et...
Tistet ne sintimida pas.               -Oh ! peu de chose, grand Saint-Père...                                            ...
Si vous saviez comme je laimais cette        je te mènerai voir la mule, et tu viendras à                  mule-là...     ...
Si Tistet Védène était content en sortant de     Et donc, le lendemain, lorsque vêpres la grande salle, avec quelle impati...
Tout le haut clergé était là, les cardinaux        Ah ! cétait une belle ordination !    en robes rouges, lavocat du diabl...
Quand Védène parut au milieu de             Ce jour-là, pour faire honneur à sa nation,lassemblée, sa prestance et sa bell...
La mule était au bas de lescalier, toute     Les coups de pied de mule ne sont pas aussiharnachée et prête à partir pour l...
Iconographies du net   Les lettres de mon         moulin      d’Alphonse Daudet     « La mule du pape ».        Par Fernan...
20 MAI 2011
Les lettres-de-mon-moulin-la-mule-du-pape-frederic
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Les lettres-de-mon-moulin-la-mule-du-pape-frederic

  1. 1. Cette lettre d’ Alphonse Daudet, est diffusée en mode manuel.Pour vous permettre de suivre lefil du conteur, en l’occurrence Fernandel, nous vous conseillons de saisir votre souris, et délicatement avec votre index, d’appuyer sur sa touche gauche.
  2. 2. De tous les jolis dictons, proverbes ou Personne ici na pu me renseigner à ce adages, dont nos paysans de Provence sujet, pas même Francet Mamaï, mon passementent leurs discours, je nen sais joueur de fifre, qui connaît pourtant son pas un plus pittoresque ni plus singulier légendaire provençal sur le bout du doigt. que celui-ci. Francet pense comme moi quil y a là- dessous quelque ancienne chronique du pays dAvignon ; mais il nen a jamais A quinze lieues autour de mon moulin, entendu parler autrement que par le quand on parle dun homme rancunier, proverbe... vindicatif, on dit : «Cet homme-là ! —Vous ne trouverez cela quà la méfiez-vous !... il est comme la mule du bibliothèque des Cigales, ma dit le vieuxPape, qui garde sept ans son coup de pied.» fifre en riant.Jai cherché bien longtemps doù ce proverbe pouvait venir, ce que cétait que cette mule Lidée ma paru bonne, et comme lapapale et ce coup de pied gardé pendant sept bibliothèque des Cigales est à ma porte, je ans. suis allé my enfermer pendant huit jours.
  3. 3. Cest une bibliothèque merveilleuse, admirablement montée, ouverte aux poètes jour et nuit, et desservie par de petits bibliothécaires à cymbales qui vous font de la musique tout le temps. Jai passé là quelques journées délicieuses, et, après une semaine de recherches,(sur le dos,)jai fini par découvrir ce que je voulais, cest-à-dire lhistoire de ma mule et de ce fameux coup de pied gardé pendant sept ans. Le conte en est joli quoique un peu naïf, etje vais essayer de vous le dire tel que je lai lu hier matin dans un manuscrit couleur du temps qui sentait bon la lavande sèche et avait de grands fils de la Vierge pour signets.
  4. 4. Qui na pas vu Avignon du temps des puis, du haut en bas des maisons qui se Papes, na rien vu. pressaient en bourdonnant autour du Pour la gaieté, la vie, lanimation, le grand palais papal comme des abeilles train des fêtes, jamais une ville pareille. autour de leur ruche, cétait encore le tic Cétaient, du matin au soir, des tac des métiers à dentelles, le va-et-vient processions, des pèlerinages, les rues des navettes tissant lor des chasubles, lesjonchées de fleurs, tapissées de hautes lices, petits marteaux des ciseleurs de burettes, les des arrivages de cardinaux par le Rhône, tables dharmonie quon ajustait chez les bannières au vent, galères pavoisées, les luthiers, les cantiques des ourdisseuses ; soldats du Pape qui chantaient du latin par là-dessus le bruit des cloches, et sur les places, les crécelles des frères toujours quelques tambourins quon quêteurs ; entendait ronfler, là-bas, du côté du pont.
  5. 5. Car chez nous, quand le peuple est content,il faut quil danse, il faut quil danse ; et comme en ce temps-là les rues de la ville étaient trop étroites pour la farandole, fifres et tambourins se postaient sur lepont dAvignon, au vent frais du Rhône, et jour et nuit lon y dansait, lon y dansait... Ah ! lheureux temps ! lheureuse ville ! Des hallebardes qui ne coupaient pas ; des prisons dÉtat où lon mettait le vin à rafraîchir. Jamais de disette ; jamais de guerre... Voilà comment les Papes du Comtat savaient gouverner leur peuple ; voilàpourquoi leur peuple les a tant regrettés !...
  6. 6. Il y en a un surtout, un bon vieux, quon appelait Boniface...Oh ! celui-là, que de larmes on a versées en Avignon quand il est mort ! Cétait un prince si aimable, si avenant !Il vous riait si bien du haut de sa mule !Et quand vous passiez près de lui,( fussiez-vous un pauvre petit tireur de garance ou le grand viguier de la ville ),il vous donnait sa bénédiction si poliment !
  7. 7. Un vrai pape dYvetot, mais dun Yvetot de ce beau vin, couleur de rubis qui sestProvence, avec quelque chose de fin dans le appelé depuis le Château-Neuf du Pape, et il rire, un brin de marjolaine à sa barrette, le dégustait par petits coups, en regardant et pas la moindre Jeanneton... sa vigne dun air attendri. La seule Jeanneton quon lui ait jamaisconnue, à ce bon père, cétait sa vigne, unepetite vigne quil avait plantée lui-même, àtrois lieues dAvignon, dans les myrtes de Château-Neuf.Tous les dimanches, en sortant de vêpres, le digne homme allait lui faire sa cour ; etquand il était là-haut, assis au bon soleil, sa mule près de lui, ses cardinaux toutautour étendus aux pieds des souches, alors il faisait déboucher un flacon de vin du cru,
  8. 8. Puis, le flacon vidé, le jour tombant, il Après sa vigne de Château-Neuf, ce que le rentrait joyeusement à la ville, suivi de pape aimait le plus au monde, cétait satout son chapitre ; et, lorsquil passait sur mule.le pont dAvignon, au milieu des tambours et des farandoles, sa mule, mise en train Le bonhomme en raffolait de cette bête-là. par la musique, prenait un petit amble Tous les soirs avant de se coucher il allait sautillant, tandis que lui-même il voir si son écurie était bien fermée, si rien marquait le pas de la danse avec sa ne manquait dans sa mangeoire, et jamais barrette, ce qui scandalisait fort ses il ne se serait levé de table sans faire cardinaux, mais faisait dire à tout le préparer sous ses yeux un grand bol de vin peuple : à la française, avec beaucoup de sucre et daromates, quil allait lui porter lui- «Ah ! le bon prince ! même, malgré les observations de ses cardinaux... Ah ! le brave pape !» Il faut dire aussi que la bête en valait la peine.
  9. 9. Cétait une belle mule noire mouchetée derouge, le pied sûr, le poil luisant, la croupe large et pleine, portant fièrement sa petite tête sèche toute harnachée de pompons, de noeuds, de grelots dargent, de bouffettes ;avec cela douce comme un ange, loeil naïf,et deux longues oreilles, toujours en branle, qui lui donnaient lair bon enfant... Tout Avignon la respectait, et, quand elle allait dans les rues, il ny avait pas de bonnes manières quon ne lui fît ; car chacun savait que cétait le meilleur moyen dêtre bien en cour, et quavec son air innocent, la mule du Pape en avait mené plus dun à la fortune, à preuve Tistet Védène et sa prodigieuse aventure.
  10. 10. Ce Tistet Védène était, dans le principe, un -Ah mon Dieu ! grand Saint-Père, quelle effronté galopin, que son père, Guy Védène, brave mule vous avez là !... Laissez un peule sculpteur dor, avait été obligé de chasser que je la regarde... Ah ! mon Pape, la belle de chez lui, parce quil ne voulait rien mule !... Lempereur dAllemagne nen a faire et débauchait les apprentis. pas une pareille. Pendant six mois, on le vit traîner sajaquette dans tous les ruisseaux dAvignon, Et il la caressait, et il lui parlait mais principalement du côté de la maison doucement comme à une demoiselle :papale ; car le drôle avait depuis longtemps -Venez çà, mon bijou, mon trésor, ma perle son idée sur la mule du Pape, et vous allez fine... voir que cétait quelque chose de malin...Un jour que Sa Sainteté se promenait toute Et le bon Pape, tout ému, se disait dans seule sous les remparts avec sa bête, voilà lui-même : mon Tistet qui laborde, et lui dit en joignant les mains, dun air - Quel bon petit garçonnet !... Comme il est dadmiration : gentil avec ma mule !
  11. 11. Et puis le lendemain savez-vous ce qui Une fois au service du Pape, le drôle arriva ? continua le jeu qui lui avait si bien réussi. Tistet Védène troqua sa vieille jaquette Insolent avec tout le monde, il navaitjaune contre une belle aube en dentelles, un dattentions ni de prévenances que pour la camail de soie violette, des souliers à mule, et toujours on le rencontrait par les boucles, et il entra dans la maîtrise du cours du palais avec une poignée davoinePape, où jamais avant lui on navait reçu ou une bottelée de sainfoin, dont il que des fils de nobles et des neveux de secouait gentiment les grappes roses en cardinaux... regardant le balcon du Saint-Père, dun air de dire : «Hein !... pour qui ça ?...» Tant et tant quà la fin le bon Pape, qui se sentait devenir vieux, en arriva à lui laisser le soin de veiller sur lécurie et de porter à la mule son bol de vin à la Voilà ce que cest que lintrigue !... française ; ce qui ne faisait pas rire les Mais Tistet ne sen tint pas là. cardinaux.
  12. 12. Ni la mule non plus, cela ne la faisait pas Ce vin parfumé quelle aimait tant, qui lui rire... tenait chaud, qui lui mettait des ailes, on Maintenant, à lheure de son vin, elle avait la cruauté de le lui apporter, là, dans voyait toujours arriver chez elle cinq ou sa mangeoire, de le lui faire respirer ; puis, six petits clercs de maîtrise qui se quand elle en avait les narines pleines, fourraient vite dans la paille avec leur passe, je tai vu ! camail et leurs dentelles ; puis, au bout La belle liqueur de flamme rose sen allaitdun moment, une bonne odeur chaude de toute dans le gosier de ces garnements...caramel et daromates emplissait lécurie, et Tistet Védène apparaissait portant avec précaution le bol de vin à la française. Alors le martyre de la pauvre bête commençait.
  13. 13. Et encore, sils navaient fait que lui voler et ce nétait quà Tistet Védène quelle en son vin ; mais cétaient comme des voulait... diables, tous ces petits clercs, quand ils Celui-là, par exemple, quand elle le sentait avaient bu !... derrière elle, son sabot lui démangeait, et vraiment il y avait bien de quoi. Lun lui tirait les oreilles, lautre la Ce vaurien de Tistet lui jouait de si vilains queue ; Quiquet lui montait sur le dos, tours !Béluguet lui essayait sa barrette, et pas un Il avait de si cruelles inventions après de ces galopins ne songeait que dun coup boire !...de reins ou dune ruade la brave bête auraitpu les envoyer tous dans létoile polaire, et même plus loin...Mais non ! On nest pas pour rien la mule du Pape, la mule des bénédictions et des indulgences... Les enfants avaient beau faire, elle ne se fâchait pas ;
  14. 14. Est-ce quun jour il ne savisa pas de la les soldats du Pape devant leur caserne faire monter avec lui au clocheton de la comme des fourmis rouges, et là-bas, surmaîtrise, là-haut, tout là-haut, à la pointe un fil dargent, un petit pont du palais !... microscopique où lon dansait, où lon dansait... Et ce que je vous dis là nest pas un conte, Ah ! pauvre bête ! quelle panique ! deux cent mille Provençaux lont vu. Du cri quelle en poussa, toutes les vitres Vous figurez-vous la terreur de cette du palais tremblèrent. malheureuse mule, lorsque, après avoir tourné pendant une heure à laveuglettedans un escalier en colimaçon et grimpé je ne sais combien de marches, elle se trouva tout à coup sur une plate-formeéblouissante de lumière, et quà mille pieds au-dessous delle elle aperçut tout un Avignon fantastique, les baraques du marché pas plus grosses que des noisettes,
  15. 15. —Quest ce quil y a ? ... On dirait deux hirondelles... quest-ce quon lui fait ? sécria le bon Pape en se précipitant sur —Miséricorde ! fit le pauvre Pape en levant son balcon. les yeux... Tistet Védène était déjà dans la cour, Mais elle est donc devenue folle !faisant mine de pleurer et de sarracher les Mais elle va se tuer... cheveux : Veux-tu bien descendre, malheureuse !... —Ah ! grand Saint-Père, ce quil y a ! Il y a que votre mule... Mon Dieu ! quallons-nous devenir ? Il y a que votre mule est montée dans le clocheton... —Toute seule ? ? ? —Oui, grand Saint-Père, toute seule... Tenez ! regardez-la, là-haut...Voyez-vous le bout de ses oreilles qui passe
  16. 16. Pécaïre ! elle naurait pas mieux demandé, ... Enfin on parvint à la tirer de là-haut ; elle, que de descendre... ; mais par où ? mais ce fut toute une affaire. Il fallut la Lescalier, il ny fallait pas songer : ça se descendre avec un cric, des cordes, une monte encore, ces choses-là ; mais, à la civière. Et vous pensez quelle humiliationdescente, il y aurait de quoi se rompre cent pour la mule dun pape de se voir pendue à fois les jambes... cette hauteur, nageant des pattes dans le Et la pauvre mule se désolait, et, tout en vide comme un hanneton au bout dun fil.rôdant sur la plate-forme avec ses gros yeux Et tout Avignon qui la regardait. pleins de vertige, elle pensait à Tistet Védène : —Ah ! bandit, si jen réchappe... quel coup de sabot demain matin ! Cette idée de coup de sabot lui redonnait un peu de coeur au ventre ; sans cela elle naurait pas pu se tenir...
  17. 17. La malheureuse bête nen dormit pas de la Il descendait le Rhône en chantant sur une nuit. galère papale et sen allait à la cour de Naples avec la troupe de jeunes nobles que Il lui semblait toujours quelle tournait la ville envoyait tous les ans près de lasur cette maudite plate-forme, avec les rires reine Jeanne pour sexercer à la diplomatie de la ville au-dessous, puis elle pensait à et aux belles manières. Tistet nétait pas cet infâme Tistet Védène et au joli coup de noble : mais le Pape tenait à le récompenser sabot quelle allait lui détacher le des soins quil avait donnés à sa bête, et lendemain matin. principalement de lactivité quil venait de déployer pendant la journée du sauvetage. Ah ! mes amis, quel coup de sabot !De Pampérigouste on en verrait la fumée...Or, pendant quon lui préparait celle belle réception à lécurie, savez-vous ce que faisait Tistet Védène ?
  18. 18. Cest la mule qui fut désappointée le Pourtant, depuis son aventure, on lui lendemain ! marquait toujours un peu de froideur dans - Ah ! le bandit ! il sest douté de quelque la ville.chose !... pensait-elle en secouant ses grelots Il y avait des chuchotements sur sa route ; avec fureur... ; mais cest égal, va, les vieilles gens hochaient la tête, les mauvais ! tu le retrouveras au retour, ton enfants riaient en se montrant le coup de sabot..., je te le garde ! clocheton. Et elle le lui garda. Après le départ de Tistet, la mule du Pape retrouva son train de vie tranquille et ses allures dautrefois. Plus de Quiquet, plus de Béluguet à lécurie. Les beaux jours du vin à la française étaient revenus, et avec eux labonne humeur, les longues siestes, et le petit pas de gavotte quand elle passait sur le pont dAvignon.
  19. 19. Le bon Pape lui-même navait plus autant Sept ans se passèrent ainsi ; puis, au bout de confiance en son amie, et, lorsquil se de ces sept années, Tistet Védène revint de la laissait aller à faire un petit somme sur cour de Naples. son dos, le dimanche, en revenant de la Son temps nétait pas encore fini là-bas ; vigne, il gardait toujours cette arrière- mais il avait appris que le premier pensée : moutardier du Pape venait de mourir subitement en Avignon, et, comme la place «Si jallais me réveiller là-haut, sur la lui semblait bonne, il était arrivé en plateforme !» grande hâte pour se mettre sur les rangs. Quand cet intrigant de Védène entra dans La mule voyait cela et elle en souffrait, la salle du palais, le Saint-Père eut peine à sans rien dire ; seulement, quand on le reconnaître, tant il avait grandi et pris prononçait le nom de Tistet Védène devant du corps.elle, ses longues oreilles frémissaient, et elle Il faut dire aussi que le bon Pape sétait aiguisait avec un petit rire le fer de ses fait vieux de son côté, et quil ny voyait sabots sur le pavé... pas bien sans ses besicles.
  20. 20. Tistet ne sintimida pas. -Oh ! peu de chose, grand Saint-Père... - Je venais vous demander...- Comment ! grand Saint-Père, vous ne me -A propos, est-ce que vous lavez toujours, reconnaissez plus ?... votre mule ? - Cest moi, Tistet Védène !... -Et elle va bien ?... - Ah ! tant mieux !... - Védène ?... —Mais oui, vous savez bien... -Je venais vous demander la place du celui qui portait le vin français à votre premier moutardier qui vient de mourir. mule. —Premier moutardier, toi !... —Ah ! oui... oui... je me rappelle... Mais tu es trop jeune. Quel âge as-tuUn bon petit garçonnet, ce Tistet Védène !... donc ? —Vingt ans deux mois, illustre pontife, Et maintenant, quest-ce quil veut de juste cinq ans de plus que votre mule... nous ? Ah ! palme de Dieu, la brave bête !...
  21. 21. Si vous saviez comme je laimais cette je te mènerai voir la mule, et tu viendras à mule-là... la vigne avec nous deux... hé ! hé !comme je me suis langui delle en Italie !... Allons ! va... Est-ce que vous ne me la laisserez pas voir ? Si, mon enfant, tu la verras, fit le bon Pape tout ému... Et puisque tu laimes tant, cette brave bête, je ne veux plus que tu vives loin delle. Dès ce jour, je tattache à ma personne en qualité de premier moutardier... Mes cardinaux crieront, mais tant pis ! jy suis habitué... Viens nous trouver demain, à la sortie de vêpres, nous te remettrons les insignes de ton grade en présence de notre chapitre, et puis...
  22. 22. Si Tistet Védène était content en sortant de Et donc, le lendemain, lorsque vêpres la grande salle, avec quelle impatience il furent dites, Tistet Védène fit son entrée attendit la cérémonie du lendemain, je dans la cour du palais papal. nai pas besoin de vous le dire. Pourtant il y avait dans le palaisquelquun de plus heureux encore et de plus impatient que lui : cétait la mule.Depuis le retour de Védène jusquaux vêpresdu jour suivant, la terrible bête ne cessa dese bourrer davoine et de tirer au mur avec ses sabots de derrière.Elle aussi se préparait pour la cérémonie...
  23. 23. Tout le haut clergé était là, les cardinaux Ah ! cétait une belle ordination ! en robes rouges, lavocat du diable en Des cloches, des pétards, du soleil, de lavelours noir, les abbés de couvent avec leurs musique, et toujours ces enragés de petites mitres, les marguilliers de Saint- tambourins qui menaient la danse, là-bas, Agrico, les camails violets de la maîtrise, sur le pont dAvignon... le bas clergé aussi, les soldats du Pape en grand uniforme, les trois confréries de pénitents, les ermites du mont Ventoux avec leurs mines farouches et le petit clerc qui va derrière en portant la clochette, les frères flagellants nus jusquà la ceinture, les sacristains fleuris en robes de juges, tous, tous, jusquaux donneurs deau bénite, et celui qui allume, et celui qui éteint... il ny en avait pas un qui manquât...
  24. 24. Quand Védène parut au milieu de Ce jour-là, pour faire honneur à sa nation,lassemblée, sa prestance et sa belle mine y il avait remplacé ses vêtements napolitainsfirent courir un murmure dadmiration. par une jaquette bordée de rose à la Provençale, et sur son chaperon tremblaitCétait un magnifique Provençal, mais des une grande plume dibis de Camargue. blonds, avec de grands cheveux frisés aubout et une petite barbe follette qui semblait Sitôt entré, le premier moutardier salua prise aux copeaux de fin métal tombé du dun air galant, et se dirigea vers le haut burin de son père, le sculpteur dor. perron, où le Pape lattendait pour lui remettre les insignes de son grade : la cuiller de buis jaune et lhabit de safran. Le bruit courait que dans cette barbeblonde les doigts de la reine Jeanne avaient quelquefois joué ; et le sire de Védène avait bien, en effet, lair glorieux et le regard distrait des hommes que les reines ont aimés…
  25. 25. La mule était au bas de lescalier, toute Les coups de pied de mule ne sont pas aussiharnachée et prête à partir pour la vigne... foudroyants dordinaire ; mais celle-ciQuand il passa près delle, Tistet Védène eut était une mule papale ; et puis, pensezun bon sourire et sarrêta pour lui donner donc ! elle le lui gardait depuis sept ans... deux ou trois petites tapes amicales sur le Il ny a pas de plus bel exemple de rancune dos, en regardant du coin de loeil si le écclésiastique. Pape le voyait.La position était bonne... La mule prit son élan : —Tiens ! attrape, bandit ! Voilà sept ans que je te le garde !Et elle vous lui détacha un coup de sabot si terrible, si terrible, que de Pampérigoustemême on en vit la fumée, un tourbillon de fumée blonde où voltigeait une plume dibis ; tout ce qui restait de linfortuné Tistet Védène !...
  26. 26. Iconographies du net Les lettres de mon moulin d’Alphonse Daudet « La mule du pape ». Par FernandelMontage, effets spéciaux, Réalisation Frédéric
  27. 27. 20 MAI 2011
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