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Normes de beauté chez les jeunes filles
 

Normes de beauté chez les jeunes filles

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    Normes de beauté chez les jeunes filles Normes de beauté chez les jeunes filles Document Transcript

    • UNIVERSITÉ PARIS VII DENIS DIDEROT MASTER 2 SOCIOLOGIE: MIGRATIONS ET RELATIONS INTERETHNIQUES ANNÉE SCOLAIRE 2006-2007 Mémoire de recherche présenté en vue de l’obtention du Master de migrations et relations interethniquesNormes de beauté chez les jeunes filles __________ Comment les rapports sociaux de sexe, de classe et de « race »façonnent les normes de beauté chez les jeunes filles françaises dans un lycée de Seine-Saint-Denis à l’heure actuelle SOUS LA DIRECTION DE JULES FALQUET ANNA MEZEY SEPTEMBRE 2007
    • REMERCIEMENTSUn travail de recherche n’est jamais une tâche individuelle et je n’aurais pas pu réaliser cetteétude sans l’assistance et la participation de plusieurs personnes. C’est pourquoi j’aimerais,avant de commencer, remercier ceux et celles qui ont été là pour moi.Je tiens dans un premier temps à remercier toutes les jeunes filles que j’ai rencontré qui m’ontfait confiance en partageant leurs expériences et leur vision de la beauté. Ca a été un grandplaisir de vous connaitre et vous êtes toutes des filles exceptionnelles ! J’exprime égalementma gratitude au lycée qui m’a accueillie. Merci à tout le personnel qui a accepté la présenced’une figure étrangère dans les couloirs et à l’aide dans la recherche d’une salle disponible…Je voudrais notamment remercier tout-e-s les surveillant-e-s qui m’ont soutenue tout au longde ma présence au lycée.Puis, il y a une personne en particulier à qui j’aimerais donner ma reconnaissance : MerciLaura de toujours m’avoir encouragé et de toujours avoir été prête à m’aider dans maréflexion comme dans mes difficultés linguistiques (et dans la vie) … Je t’embrasse trèsfort et je sais que nous continuerons à nous battre ensemble !Ensuite je tiens à remercier tout-e-s mes ami-e-s avec qui je discute de la vie en générale etqui me soutiennent dans le quotidien. La liste peut être longue mais j’aimerais en particulierexprimer ma gratitude à Pia, Fanny, Ditte, Martina. Vous êtes mes petits soleils suédo-français ! Que ferais-je sans nos discussions sur la vie dure d’une suédoise à Paris ☺. Je tienségalement à remercier Monsieur Petit d’être là avec moi en contribuant à faire les ruesparisiennes plus belles avec son beau chien que j’aime. Je voudrais aussi dire un grand mercià ma famille, surtout ma maman, mon papa, et ma petite sœur. Merci d’être tels que vousêtes !Enfin, je voudrais exprimer toute ma gratitude à ma directrice Jules Falquet qui m’a beaucoupinspiré dans mes démarches de recherche. Je tiens à vous remercier d’avoir acceptée d’être madirectrice de recherche, d’avoir acceptée mes retards, d’avoir acceptée mes angoisses etc… etun grand merci pour votre encouragement et tous vos conseils qui m’ont permis d’avancerdans mon travail ! 2
    • RÉSUMÉL’apparence physique occupe une grande place dans la société aujourd’hui. Elle joue un rôledans nos comportements comme dans nos interactions. Or les normes de beauté sont raciséeset sexuées, souvent elles semblent être réduites aux femmes blanches. Les jeunes filles n’yéchappent pas et cette étude traite des normes de beauté propre à cette population à l’heureactuelle. Dans l’intention de montrer comment les rapports sociaux de sexe, de classe et de« race » façonnent celles-ci, nous avons conduit une recherche exploratoire dans un lycéesitué en Seine-Saint-Denis. A partir des entretiens avec quinze jeunes filles, ce travail vise àfaire ressortir leur réalité et par extension obtenir une image sincère de ce que c’est que d’êtreune jeune fille en France aujourd’hui, en nous référant à l’analyse des normes de beauté.Avec une démarche féministe qui se base dans le champ des études sur les « migrations etrelations interethniques », nous démontrerons que la notion de beauté s’imbrique dans lesrapports de domination. En attirant le regard sur les normes de beauté chez les adolescentes,cette recherche veut montrer que les jeunes filles sont confrontées à un climat sexiste etraciste.FRANCE - SOCIOLOGIE - FÉMINISME - RELATIONS INTERETHNIQUES - JEUNES FILLES - NORMESDE BEAUTÉ - RAPPORTS DE DOMINATION - RAPPORTS SOCIAUX - SEXISME - RACISME 3
    • « La beauté est un système monétaire /.../ Comme toutes les économies elle est dirigée par lapolitique et dans l’époque occidentale moderne, ce système est la dernière et la meilleuredoctrine qui maintient la domination masculine intacte. Etant donné que la beauté attribueaux femmes une valeur dans une hiérarchie verticale, en conformité avec une norme physiqueque nous implique la culture, elle est une expression de rapports de pouvoir où les femmesdoivent concourir sur un terrain que les hommes ont pris en leur possession pour eux-mêmes. » THE BEAUTY MYTH, NAOMI WOLF (1996:10) 4
    • TABLE DES MATIÈRESINTRODUCTION ................................................................................ 8PREMIÈRE PARTIE : PRESENTATION DE LOBJET DE RECHERCHE ETMETHODOLOGIE .................................................................................. 11CHAPITRE 1 ......................................................................................... 12 LA CONSTRUCTION DE LA BEAUTÉ COMME OBJET DE RECHERCHE ..................... 12 1.1 La présence de la beauté dans la société .................................................................... 12 1.2 Les enjeux de la beauté .............................................................................................. 13 1.3 La beauté est-elle universelle ? .................................................................................. 15 1.4 Où sont les jeunes filles ?........................................................................................... 19CHAPITRE 2 ......................................................................................... 21 PROBLÉMATIQUE............................................................................................... 21CHAPITRE 3 ......................................................................................... 22 HYPOTHÈSES ..................................................................................................... 22 3.1 La notion de beauté dans la société occidentale se traduit par une injonction paradoxale. ....................................................................................................................... 23 3.2 Les jeunes filles les plus dominées en termes de classe et de « race » sont insérées dans l’image de la beauté comme « exotiques » et « sexualisées » ................................. 25 3.3 Les jeunes filles subissent le stigmate de « la putain » .............................................. 27CHAPITRE 4 ......................................................................................... 29 DÉMARCHE THÉORIQUE .................................................................................... 29 4.1 Un cadre féministe ..................................................................................................... 29 4.2 La nécessité de l’articulation des rapports sociaux de sexe, de classe et de « race ». 31 4.2.1 Eclaircissement quant à la « race » ..................................................................... 32 4. 3 Les rapports sociaux de domination.......................................................................... 33 4. 4 Précautions d’usage quant aux jeunes filles .............................................................. 36 4.4.1 Les jeunes filles comme un groupe construit ...................................................... 36CHAPITRE 5 ......................................................................................... 37 MÉTHODOLOGIE ................................................................................................ 37 5.1 Contexte de l’étude..................................................................................................... 38 5.1.1 Les jeunes filles au cœur des rapports sociaux de sexe, classe et « race ».......... 38 5.1.2 Le lycée servant comme terrain d’étude ............................................................. 40 5
    • 5. 2 La mise en place de l’étude ....................................................................................... 41 5.2.1 La première visite au lycée.................................................................................. 41 5.2.2 Apprendre de m’approcher les jeunes filles........................................................ 42 5.2.2.1 Les premiers rencontres ............................................................................... 42 5.2.2.2 La difficulté de bien présenter son objet de recherche ................................ 43 5.2.3 Le profil des jeunes filles .................................................................................... 44 5.2.3.1 « Filles maghrébines » et « filles noires » ................................................... 44 5.2.3.2 Une majorité de « Sanitaire et Sociale »...................................................... 45 5.2.3.3 Bilan signalétique des jeunes filles interviewées ......................................... 45 5.3 Méthodologie de travail ............................................................................................. 46 5.3.1 L’entretien comme outil et son guide.................................................................. 46 5.3.1.1 L’idée des photos.......................................................................................... 47 5.3.2 Le déroulement des entretiens............................................................................. 49 5.3.2.1 Savoir animer la discussion ......................................................................... 49 5.3.2.2 La « chasse » après des salles et des jeunes filles ....................................... 50 5.3.3 Les rapports entre les jeunes filles et moi ........................................................... 50 5.3.3.1 L’équilibre entre une relation professionnelle............................................. 51 et une relation privée................................................................................................ 51 5.3.4 Les rapports de domination ................................................................................. 51DEUXIÈME PARTIE : PRÉSENTATION DES RÉSULTATS ......................... 53PARTIE I : LA BEAUTÉ : UN SYSTEME DE NORMES CHEZ LES JEUNESFILLES ................................................................................................. 55CHAPITRE 1 ......................................................................................... 56 LA COMPLEXITÉ DE LA BEAUTÉ CHEZ LES JEUNES FILLES .................................. 56 1.1 Être fille, c’est être belle ............................................................................................ 56 1.2 Les caractéristiques de la beauté ................................................................................ 58 1.3 L’harmonie des qualités pour être belle ..................................................................... 59CHAPITRE 2 ......................................................................................... 61 ÊTRE MAQUILLÉE : ÊTRE FÉMININE ................................................................... 61 2.1 Avoir « bonne mine »................................................................................................. 61 2.2 Le maquillage, un critère pour sortir ? ....................................................................... 62CHAPITRE 3 ......................................................................................... 64 L’IMPORTANCE DES CHEVEUX ........................................................................... 64 3.1 Une « coupe garçon »................................................................................................. 64 3.2 Il faut souffrir pour être belle... .................................................................................. 66 3.3 Les cheveux brune, blonde, noire ou rose ? ............................................................... 68 6
    • PARTIE II : LES RAPPORTS DE DOMINATION À PARTIR DE LA BEAUTÉ 70CHAPITRE 4 ......................................................................................... 71 LES COULEURS DE LA BEAUTÉ ........................................................................... 71 4.1 La valorisation des cheveux lisses ............................................................................. 71 4.2 Aux yeux bleus et à la peau claire.............................................................................. 73 4.3 La réduction de la beauté à la couleur de la peau....................................................... 74 4.4 Le rôle des crèmes éclaircissantes.............................................................................. 76CHAPITRE 5 ......................................................................................... 77 L’ENJEU ENTRE LES JEUNES FILLES ................................................................... 77 5.1 Un lycée « fashion »................................................................................................... 77 5.2 Être « sexy »............................................................................................................... 79 5.3 Entre « putain » et « féminine » ................................................................................. 79 5.4 Le maquillage comme un masque naturel.................................................................. 81CHAPITRE 6 ......................................................................................... 82 L’APPROPRIATION DU CORPS FÉMININ ............................................................... 82 6.1 Plaire aux autres ......................................................................................................... 83 6.2 « T’as des belles fesses ! » ......................................................................................... 84 6.3 Être son sexe............................................................................................................... 85 6.4 Se montrer indépendante............................................................................................ 87CONCLUSION....................................................................................... 89ANNEXES ............................................................................................ 94BIBLIOGRAPHIE................................................................................. 116 7
    • INTRODUCTIONIl y a un an je me suis baladée dans les couloirs du métro et je suis passée devant une grandeaffiche faisant la publicité pour une pièce de théâtre ayant pour titre, Bambi elle est noire maiselle est belle1 avec la photo d’une femme. En effet, ce fut avec ces mots que la belle-mèrefrançaise de l’actrice Maïmouna Gueye la complimenta lorsqu’elle arriva en France pourvivre avec son ami français. Je me suis demandée : pourquoi y avait-il écrit noire mais belle ?Pourquoi fallait-il souligner son apparence physique ? Le fait que la femme soit présentéecomme belle et que ce soit donc son apparence qui détermine qui elle est, évoque laperception des femmes comme des objets mis à disposition. Effectivement, souvent, lesfemmes sont décrites par rapport à leurs caractéristiques physiques. Par ailleurs, le fait qu’ilsoit dit « elle est noire » exprime une nécessité d’indiquer la couleur de sa peau parce qu’ellen’est pas blanche. Parallèlement le « mais » dans le titre suggère implicitement que l’on nepeut pas être belle si on est noire... Peut-on parler de racisme lorsqu’on évoque la beauté ?Ceci furent mes premières réflexions sur la beauté et je me suis lancée dans un thème derecherche peu développé dans la sociologie française. Pourtant l’apparence physique occupeune grande place dans notre société, ayant un impact dans les rapports sociaux et lecomportement humain. Nos corps, nos visages, nos vêtements et nos allures jouent un rôleprofond dans la vie, à notre avantage comme à notre désavantage. Femme ou homme, noir-eou blanc-he, riche ou pauvre, gros-se ou mince, grand-e ou petit-e, etc... L’apparencephysique peut jouer un rôle essentiel quant à nos destins. Or, en Occident les fondements desconceptions de la beauté semblent être limités aux femmes blanches. Si nous considérons labeauté comme un système de normes, les femmes non-blanches ont-elles une possibilité decontester ces normes ?Ce printemps (2007) l’agence Elite2 a cherché des « jeunes filles typées et métissées »3 enallant dans les « quartiers » en banlieue parisienne pour trouver de « nouveaux visages »4 pourles marques. Mais, au final, la majorité des filles choisies sont bel et bien des blondes à lapeau blanche et la beauté continue à être incarnée par les femmes blanches. Les femmes non-1 Voir annexe 1 pour la photo2 Agence international de mannequins.3 Toutes les citations dans notre étude seront en italiques entre des guillemets. Quand nous mettons desguillemets seuls, nous souhaiterons de mettre en évidence la construction du mot. Si le mot est en italiques sansguillemets, nous souhaiterons l’accentuer.4 Voir annexe 2 pour l’article apparu dans le Figaro concernant ce sujet. 8
    • blanches, peuvent-elles proposer des contre-modèles ? Le journaliste qui rapporte ce faitestime que « dans les quartiers, si tous les garçons veulent être Zidane, les filles, elles, rêventdêtre la prochaine Naomi Campbell ». Plus de 150 jeunes filles de 14 à 20 ans se sontrendues au centre commercial pour être « choisies ». Pourquoi les jeunes filles aspirent-elles àêtre sélectionnées pour leur physique ? Et pourquoi faut-il faire une sélection basée sur descritères de couleur de peau ?Un des moteurs derrière cette étude a donc été ma curiosité autour d’un ensemble de constatsconcernant la beauté et les jeunes filles. Ensuite, dans le domaine des études sur les« migrations et relations interethniques », l’aspect de la beauté n’est guère abordé. Si lephénomène du racisme est souvent analysé dans le contexte du marché de l’emploi ou dulogement, par exemple, la beauté, elle, est délaissée. Il est alors intéressant de s’interroger surles rapports sociaux de sexe, de classe, et de « race » pour les normes de beauté. L’idéed’étudier la beauté à partir des rapports de domination qui constitue un élément fondamentaldans le champ de migration et relations interethniques, m’a alors séduite. L’intérêt de notreétude réside dans l’analyse des normes de beauté chez les jeunes filles dans un lycée situé enSeine-Saint-Denis. La problématique illustrera notre volonté de découvrir dans quelle mesurecelles-ci sont influencées par les rapports sociaux de sexe, de classe et de « race ». Dans leschapitres suivants nous verrons la nécessité de conduire une recherche visant les jeunes fillesdans la société française qui, selon nous, sont au cœur de ces rapports sociaux. Le systèmesexiste, classiste et raciste se manifeste différemment dans la vie quotidienne, plus ou moinsdiscriminant selon l’apparence physique, et les jeunes filles sont souvent négligées dans larecherche avec une approche comme la nôtre. C’est aussi pourquoi nous avons choisi deplacer les jeunes filles au centre de la recherche. Par conséquent, l’envie d’approfondir larecherche et les connaissances scientifiques, trouve une légitimité et une raison d’être, bienplus solides que de simples attentes personnelles. Car parallèlement aux motivationsscientifiques, il existe des attentes personnelles et idéologiques dans ma recherche auprès deces jeunes filles. Tout d’abord, en tant que femme je fais partie d’une d’un groupe opprimé, eten tant que féministe j’en suis consciente et tente par là de me battre contre la positiond’infériorité. De plus, mon âge et mes expériences m’ont permis de créer une distance entremes années d’adolescence et aujourd’hui dans mon rapport à l’apparence physique, et j’ai étéséduite par l’idée de retourner en arrière avec les acquis que la vie et mes études, m’ontapporté. 9
    • Nous développerons particulièrement le point de vue féministe 5 au long de l’étude, c’estpourquoi certains mots sont écrits avec e-es à la fin, pour marquer que l’on parle des hommeset des femmes. Dans la mesure où cette étude n’est que le reflet d’une situation particulièresur un terrain réduit à un moment donné, ce travail s’organisera en deux parties. Dans unepremière partie, regroupant cinq chapitres, nous contextualiserons le cadre de cette étude.Nous verrons d’abord la construction de la beauté comme un objet de recherche. Ceci nousamène ensuite au deuxième chapitre où la problématique est développée. Après avoir tentéd’établir la problématique, nous énoncerons, dans le chapitre suivant, les hypothèses qui ontguidé la recherche. Le chapitre numéro quatre consistera en une présentation du cadrethéorique dans lequel s’insère ce travail. Enfin, dans le cinquième chapitre, nous exposeronsl’approche méthodologique pour décrire la réalisation de cette étude. Dans une deuxièmepartie, composée de six chapitres, nous essaierons de cerner les phénomènes sociologiquesliés à la beauté et nous entrerons dans le vif du sujet en abordant les rapports de domination àpartir des données collectées sur le terrain. Le travail se terminera sur une conclusion danslaquelle nous tenterons de répondre à notre problématique, puis cela sera suivi d’une analyseréflexive sur l’intégralité du travail. Il sera aussi un lieu pour indiquer les pistes qu’il seraitintéressant de poursuivre.5 Se rapporter particulièrement au chapitre 4. 10
    • PREMIÈRE PARTIE :PRESENTATION DE LOBJET DE RECHERCHE ET METHODOLOGIE 11
    • CHAPITRE 1 LA CONSTRUCTION DE LA BEAUTÉ COMME OBJET DE RECHERCHECe premier chapitre est destiné à la construction sociologique de l’objet étudié. Nous allonsconsidérer la beauté sous des angles différents, en nous appuyant sur des travaux liés au sujetqui nous intéresse. Le chapitre se compose de quatre parties, chacune présentera une certaineapproche de la beauté, dans l’intention d’éclaircir la logique de la problématique.1.1 La présence de la beauté dans la sociétéIl y a plus de trente ans, Jean Baudrillard6 écrivait que « la beauté est devenue pour la femmeun impératif absolu, religieux. » A-t-il raison ? Les femmes sont-elles préoccupées par leurimage et par la volonté de se « faire belle » ? La beauté est-elle vraiment une obligationdogmatique ? Faut-il être belle pour avoir du succès et donc devenir heureuse ? Toujoursselon J. Baudrillard : « La beauté est une forme de capital, parce qu’elle a valeur d’échange fonctionnelle. L’impératif de beauté est un impératif de faire valoir du corps. »Si nous regardons autour de nous, nous pouvons facilement constater que la fascination del’apparence physique, et plus particulièrement de la beauté, est prépondérante au sein de lasphère publique et de l’espace médiatique, visant surtout les femmes. Comme le ditl’écrivaine Louise H. Forsyth7 (2003) : « Les pratiques quotidiennes de la culture médiatique construisent et renouvellent implacablement de nos jours dans les pays occidentaux une image idéale de la féminité. »6 Baudrillard (1970) La société de consommation, ses mythes, ses structures, Ed. Denoël, cité in Sméralda(2004 :34).7 Féministe travaillant sur la poésie, le théâtre et la théorie féministe. 12
    • Effectivement, la beauté est sexuée et ce sont les femmes qui sont concernées. On attachebeaucoup d’importance au fait « d’être vue » ainsi que « d’être quelqu’un ». JulietteSméralda 8 affirme que la vue est fondamentale dans la perception, et « une importanceextrême est accordée à l’apparence » (2004:173). Suite au développement des moyens dediffusions médiatiques, un nombre infini de variantes illustrant l’image de la féminité et desfemmes, a forgé un environnement visuel, psychique et socioculturel des femmes. Dans sonlivre Histoire de la beauté, (2004:184) George Vigarello explique qu’à partir du XXèmesiècle la société de consommation s’est développée et la beauté est devenue un objet ; « [C’est] la beauté comme projet d’ensemble, comme univers physique « total », qui devient objet de commerce et de soins ».Nous sommes entourées par des messages soulignant que la beauté est le reflet de notreidentité, et que le fait d’être belle est synonyme de réussite. Mais comment en sommes nousarrivées là ? Et pourquoi la beauté est-elle aussi importante ? Dans les parties suivantes, j’ail’intention d’expliquer que la beauté est capitale pour les femmes. L’origine de cetteexplication vient du patriarcat, qui se traduit en un système social sexiste et raciste(et classiste).1.2 Les enjeux de la beautéAu début des années 1990, Susan Faludi, journaliste nord-américaine, publia Backlash. TheUndeclared War Against American Women, (1992 [1991]) référence devenue désormaisclassique pour les féministes. Le point de départ de l’ouvrage de S. Faludi est la critique dudouble message entendu par les femmes nord-américaines dans les années 1980 : d’un côté,l’égalité entre hommes et femmes n’a jamais été aussi proche, et il n’y a donc plus besoind’une lutte féministe, mais de l’autre côté les femmes se sentent mal dans leur peau, sont tropstressées, sont malheureuses, n’arrivent pas à trouver un compagnon etc. Ceci étant causé parle mouvement féministe, qui a réussi à rendre les femmes « trop libres ». S. Faludi montre quebien au contraire, les femmes ne se sentent pas épanoui, justement parce que l’inégalitésubsiste, et parce qu’elles continuent à être opprimées par un système sexiste. Elles sont loind’être libres et indépendantes, les règles sont toujours déterminées par les hommes, et lesfemmes contribuent elles-mêmes à les maintenir. Le patriarcat réduit l’être des femmes à la8 J. Sméralda, d’origine martiquinaise, est docteure en sociologie et sa recherche porte sur la sociologie de ladomination et l’interculturalité. 13
    • seule maternité et à ce qui l’entoure. Les femmes sont victimes d’un climat sexiste, qui passepar le contrôle du corps et de la beauté. Comment se manifeste ce contrôle ? Est-il vécu de lamême manière par toutes les femmes ?Selon Naomi Wolf (1996 [1991]), notre culture nous manipule : l’auteure nord-américaineénonce que les médias et les publicités utilisent les femmes, leurs visages et leurs corps pourexercer un contrôle et donc un pouvoir sur elles. Elle analyse également la façon dontl’expansion de l’industrie esthétique et l’hystérie des régimes amaigrissants résultent souventen opérations dangereuses et en risque d’anorexie chez les femmes. L’émergence d’uneidéologie oppressante de beauté et de minceur est le résultat d’une tentative pour contrôler lesfemmes et profiter de l’obsession, culturellement induite, de l’apparence physique de la partdes médias, des publicitaires et des industries cosmétiques. En effet, « Nous nous trouvons dans une réaction excessive contre le féminisme qui profite des images de la beauté féminine comme une arme politique contre l’avancement des femmes : le mythe de la beauté. /.../ Depuis la révolution industrielle les femmes occidentales issues de la classe moyenne 9 , sont maîtrisées par des idéaux et des stéréotypes » 10 (8, 13).Les femmes se trouvent donc piégées par ce mythe et par là, sont situées sous le regard desautres : hommes et femmes. Si le passé dictait des rôles aux femmes en tant que femmes aufoyer, restreintes à la sphère familiale, aujourd’hui elles sont largement dictées par ce mythe.En revanche, nous trouvons encore et toujours les femmes et leurs corps au service deshommes, de l’économie, des entreprises et des institutions patriarcales. Autrement dit, labeauté pour les femmes est souvent une manière d’être valorisées en général et de seconformer à la société. Or la société dans laquelle nous vivons se structure fondamentalementsur le mariage et/ou le couple hétérosexuel, et la beauté devient un indice sur le marchématrimonial. Comment la beauté s’exprime-t-elle chez les jeunes filles ? Nicole-ClaudeMathieu souligne que les jeunes qui entrent dans la vie sexuelle sont probablement les plusdépendants des normes sociales hétérosexuelles :9 Or nous nous ne limitons pas ici à la classe moyenne.10 L’ensemble des citations de Naomi Wolf est librement traduit par moi. 14
    • « la femme doit se faire désirable, l’homme décide si elle est désirable ; autrement dit, la femme doit induire le désir de l’homme, se produire pour l’homme, elle ne doit pas produire son propre désir » (1994:59).Les jeunes filles ont-elles conscience de cet enjeu conditionné par la société patriarcale ? Aqui les jeunes filles cherchent-elles à plaire en adoptant les normes de la beauté« dominante » ? Les rapports sociaux de classe et de « race » influencent-ils cet enjeu et doncles normes de beauté ?1.3 La beauté est-elle universelle ?La beauté est-elle accessible pour toutes les femmes ? Comment savoir qui est belle et qui nel’est pas ? Il est rare de rencontrer une définition précise de la beauté. Ses caractéristiquesspécifiques sont difficiles à préciser11. La définition trouvée dans un dictionnaire classiqueapparaît, même elle, comme floue, faisant appel à la subjectivité et au ressenti12 et on avancesouvent que ce sont « l’harmonie, l’équilibre, la symétrie des proportions et des formes » quicomposent le sentiment du beau chez ceux et celles qui observent un visage ou un corps(Amadieu 2002:14). Cependant, de nombreuses études démontrent, par exemple, l’importancede la couleur de la peau, ou bien de la structure et de la couleur du cheveu comme indicateursde beauté. Plus on est claire de peau et plus on a la chevelure lisse et brillante (et blonde), pluson est belle. Cela remonte à l’époque de l’esclavage où la peau claire était associé à un statutsupérieur, alors que le cheveu crépu était associé à la malpropreté (Hunter 2002; Kroes 2006;Sméralda 2004; Sy Bizet 2000).L’ouvrage de J. Sméralda, Peau noire, cheveu crépu, l’histoire d’une aliénation, (2004)s’articule autour des rapports de domination selon une perspective d’ethnicité et de « race » enanalysant les pratiques de beauté chez les femmes noires, notamment sur leurs relations àleurs cheveux et au blanchissement de la peau. J. Sméralda conclut que l’esthétiqueoccidentale « impose sa tyrannie à des sociétés exogènes » et la peau blanche et les cheveuxlisses représentent le luxe et le bien-être (2004:290). La sociologue nous offre un beau résumé11 Juliette Sméralda (2004 : 33) présente les synonymes du terme beauté donnés par le Dictionnaire dessynonymes Le Robert : agrément, art, charme, délicatesse, distinction, éclat, élégance, esthétique, féerie, finesse,force, fraîcheur, grâce, grandeur, harmonie, joliesse, majesté, noblesse, perfection, pureté, richesse, séduction,splendeur...12 La beauté : qualité de ce qui est beau ; ensemble harmonieux de formes et de proportions, qui éveille unsentiment de plaisir et d’admiration par l’intermédiaire des sensations visuelles ou auditives (Larousse 2000). 15
    • de l’histoire de l’aliénation par le cheveu crépu et la peau noire, mais la perspective de« sexe » n’occupe pas beaucoup de place dans l’étude. En analysant les rapports dedomination, peut-on réellement s’exempter d’inclure la notion de « sexe » ? Margaret L.Hunter13 (2002) soutient que la beauté, définie par la peau claire, sert de capital social auxEtats-Unis pour les femmes de couleur dans leur poursuite d’étude, pour leur avenirprofessionnel et matrimonial. De cette manière la « valeur » des femmes noires est déterminéeen accord avec une norme de beauté racisée. L’apparence physique est donc un pouvoir pourles femmes dans les démarches matrimoniales (Rockquemore 2002). Qui définit donc labeauté ?Les canons de la beauté ont varié selon les époques. Cette logique est le sujet qui préoccupel’historien George Vigarello 14 (2004) dans son ouvrage Histoire de la beauté. L’auteurconsidère la beauté comme un miroir des sociétés. Mais un miroir de quelle société ? Lasociété occidentale ? Si la beauté est le miroir de la société, peut-elle jouer le rôle derévélateur des rapports sociaux de domination ? L’étude historique trace les normes et lespratiques de la beauté et du corps de la Renaissance à nos jours. Pourtant, l’historien ne prendpas en compte la diversité de la société. Tout d’abord, l’auteur parle quasiment exclusivementde la beauté comme un phénomène féminin, et même s’il remonte jusqu’à nos jours, il estintéressant de noter que son analyse reste malheureusement concentrée sur les femmesblanches.Plusieurs travaux révèlent une différence entre les femmes noires et les femmes blanches parrapport à leurs critères de beauté (Lorde 1984; Lovejoy 2001; Molloy 1998; Riley 2002)(cf.Lakoff & Scherr 1984)15. Ceux-ci sont réalisés aux Etats-Unis. Nous les évoquerons ici carnous considérons qu’ils peuvent aussi être applicables à la société française. Comme nousavons eu des difficultés à trouver des études liés au contexte français, nous estimons utile denous appuyer sur, et de présenter, ces travaux. Par exemple la culture nord-américaine estlargement exportée en Europe, notamment dans le domaine de la musique et du cinéma etreprésente souvent un cadre de réferences. Si les travaux états-uniens parlent surtout d’unedifférence entre les femmes noires et les femmes blanches, nous parlerons davantage des13 Sociologue nord-américaine14 Historien français, directeur d’étude à l’EHESS15 La différence entre les femmes noires et les femmes blanches concerne ici les femmes vivant dans le mêmepays. 16
    • femmes racisées et non-racisées16. Nous soulignerons aussi la différence entre l’histoire del’immigration aux Etats-Unis et en France. Sirena J. Riley 17 (2002) nous fait part d’uneapproche « américaine » de la beauté. L’auteure analyse un sondage national réalisé en 1993sur l’image du corps chez les femmes nord-américaines. Par rapport à l’image de la femmeidéale, l’étude montre que les femmes blanches font référence à l’apparence physique (lepoids, la taille et les cheveux) tandis que la femme idéale pour les femmes noires estintelligente, indépendante et avec une bonne confiance en elle. Ainsi, elles négligentdavantage l’aspect physique. Mais qui alors impose ces normes différentes ? Pour S. Riley, laréponse dépend du racisme, du sexisme et encore du classisme qui, selon elle, expliquent lesdifférences de critères entre femmes noires et femmes blanches. La sociologue nord-américaine Meg Lovejoy (2001) s’interroge plus particulièrement sur les différences entre lesfemmes noires et les femmes blanches quant aux images du corps et en particulier du désordrealimentaire, en analysant ces différences à partir des rapports sociaux de sexe, de classe et de« race ». L’étude montre que les femmes noires acceptent davantage de prendre du poids,avec le risque de l’obésité, tandis que les femmes blanches aiment moins leur corps et cela semanifeste par l’autre extrême, l’anorexie ou la boulimie. S’agit-il d’une rencontre entre lesnormes des groupes dominants et celles des groupes minoritaires ?Malgré la circulation des individus et les flux migratoires aujourd’hui, l’eurocentrisme (plusgénéralement, la primauté aux valeurs occidentales) est toujours omniprésent dans la façondont s’élaborent les normes de beauté (Hill in Kroes 2006). J. Sméralda (2004:164) reconnaîtque ; « Lorsque le corps d’un individu entre en interaction avec d’autres corps, du même groupe d’appartenance que lui ou de groupes étrangers (hors- groupes), une expérience particulière est vécue par celui-ci qui combine des images et des affects ».Toni Morisson (1999 [1970]) l’illustre bien dans son ouvrage The Bluest Eye, 18 où elleraconte comment la beauté noire est rejetée, y compris par la population noire. La jeune fillenoire dans l’histoire croit que le fait d’avoir des yeux bleus changera le regard des autres sur16 Voir chapitre 4 pour une définition.17 Sirena J. Riley est une jeune femme américaine et noire, diplômée en Women studies18 Il ne s’agit pas ici d’une oeuvre sociologique, mais d’un roman 17
    • elle. Patricia Hill Collins, sociologue féministe noire, citée par M. Lovejoy, note quel’objectivation des femmes noires en tant qu’ « autrui » dans la société états-unienne opèreaussi au sujet de la beauté. Elle explique que les femmes blanches aux yeux bleus, auxcheveux blonds et avec un corps mince ne peuvent pas être considérées comme belles sansl’Autre, c’est-à-dire les femmes noires avec des traits africains classiques, la peau noire, lenez large, de grosses lèvres et les cheveux frisés (Lovejoy 2001). Or, selon Hill Collins lesfemmes noires doivent créer leur modèle de beauté afin de ne pas se conformer aux notions deféminité et de beauté définies par le patriarcat (ibid.). Les jeunes filles racisées peuvent-ellesproposer de nouveaux modèles face aux normes imposées ? Essaient-elles de s’éloigner ducadre dominant pour composer une beauté propre à elles ?J.Sméralda (2004:27) énonce dans son livre Peau noire, cheveu crépu. L’histoire d’unealiénation, que : « Les représentations qui ont cours dans le domaine de l’esthétique des peuples et des canons de beauté dominants sont /.../ largement influencées par les élucubrations qui tenaient lieu de savoir scientifique sur la personne du Noir /.../ Les clichés résistants, enracinés dans le terreau de ce pseudo- savoir interviennent activement dans les jugements de valeur que continuent de véhiculer les supports médiatiques de la société de consommation, qui vendent de la beauté, du plaisir (à voir / à regarder / à être vu et regardé...), à partir d’une exploitation forcenée du corps, instrumentalisé, objet à polir sans fin, pour soutenir le jeu des rapports de force entre les races, les sexes, les ethnies... ».En fait, les femmes noires sont souvent « sur-sexualisées » dans leur représentation. Dansl’histoire coloniale nous trouvons le destin révoltant de Saartje Baartman, plus connue comme« La Vénus hottentote ». Cette jeune Sud-Africaine qui fut ramenée en Europe pour exhiberson corps et ses parties intimes en public (Serbin 2006). Comme le dit Sylvia Serbin, dansReine d’Afrique et héroïnes de la diaspora noire, (2006) « la sensualité « animale » desfemmes noires fait encore recette de nos jours dans la littérature et la publicité » (260). Ilexiste une différence dans les représentations sociales des femmes entre femmes noires et 18
    • femmes blanches. Par exemple, des artistes comme Joséphine Baker19 et Grace Jones en tantque femmes noires, ont joué sur un certain exotisme et/ou érotisme dans leur apparence pourconnaître le succès dans la société française.20 Sur quoi repose donc la beauté ? A l’instar dela mondialisation, Ochy Curiel (2002:91-92), féministe afro-dominicaine signale : « La proximité ou la distance par rapport au modèle esthétique dominant – qui combine des éléments phénotypiques et certaines expressions visuelles de la culture – pèsent toujours très lourd sur la place que chacun-e occupe et la manière dont elle ou il est défini-e dans la société. La représentation symbolique de ces éléments continue à produire préjugés, stéréotypes et discriminations. Une grande partie des femmes noires et d’autres groupes culturels sont particulièrement touchés par ce phénomène : l’idéologie patriarcale et raciste voudrait que nous reproduisions une esthétique occidentale blanche, la seule reconnue comme valable. La couleur de la peau et l’aspect des cheveux en sont deux exemples ».Quelles sont les normes de beauté auxquelles se réfèrent les femmes ? D’où viennent-elles ? J.Sméralda (2004:176) cite Jean Maisonneuve et Marilou Bruchon-Schwetzer qui de leur côtéexpliquent que les médias jouent un grand rôle dans la manière dont ils contribuent à« cristalliser un type de beauté occidentale quasi totalitaire ». Cela m’amène ensuite à meposer la question : qui produit ces normes ? Et comment s’imposent ces normes aux jeunesfilles ? Suivent-elles celles de leur groupe de référence ou celles de leur grouped’appartenance ? Y a-t-il une pression chez les jeunes filles pour suivre ces différentesnormes ?1.4 Où sont les jeunes filles ?En tout état de cause, les études par rapport à la beauté et ses dimensions incluent rarement lesjeunes filles. Pourtant, la recherche autour de la jeunesse et notamment des jeunes filles a prisune ampleur importante depuis une trentaine d’années. Ces travaux se caractérisent cependantplutôt par une approche historique en décrivant « de façon privilégiée les rites de sociabilité19 Joséphine Baker fut l’une des premières femmes noires à être considérée comme belle en Europe. Onremarque cependant que ses cheveux étaient défrisés et qu’elle s’éclaircissait la peau (Sméralda, 2004).20 Joséphine Baker exhibait son corps à moitié nu sur scène. Grace Jones a été « découverte » par le photographeJean-Paul Goude qui mettait en valeur son « exotisme », en la faisant poser dans des cages d’animaux parexemple. Pour cette photo , voir annexe 3. 19
    • juvénile et les structures dencadrement de la jeunesse » (Knibiehler 1996). Ensuite, cetterecherche tente d’étudier les jeunes filles dans une perspective macroscopique, en partant del’éducation et de l’institution scolaire (Houbre 1996; Knibiehler 1996). En plus, commeindiqué par C. Moulin (2005:9), la sociologie de la jeunesse « décrit et analyse souvent uneadolescence en « crise » qui inquiète ». Son ouvrage, tiré de sa thèse, s’articule autour de lafabrication des identités sexuées à partir de l’adolescence, et place les jeunes filles au cœur del’analyse. L’analyse de la construction des identités sexuées sera fondée dans un premiertemps sur la presse pour adolescentes et ensuite sur une approche qualitative auprèsd’adolescentes afin de comprendre les modes de production et de fonctionnement descatégories sociales de sexe. Cependant, même si les rapports sociaux de sexe sont centrauxdans l’étude, l’auteure n’insiste pas sur les rapports de domination de classes et de « race ».Avant d’annoncer la problématique définitive, récapitulons ce qui nous semble central sur lanotion de beauté. Les femmes sont contraintes d’être belles afin d’avoir plus d’avantages dansla vie, notamment dans l’objectif d’une « réussite sociale » dans divers domaines.Qu’entendons-nous alors par la réussite et/ou l’acceptation ? Cela se traduit d’un côté par unevalidation par la société du capital physique, culturel, professionnel etc., et d’un autre côté parla réussite représentée par le mariage et/ou le couple, dans l’objectif de « se sentir bien »(dans son corps, sa tête, son quotidien...). Nous considérons ici la beauté comme valeuréconomique mais aussi comme un atout psychologique dans la mesure où elle constitue unmoyen de réussite. Finalement, ce dernier aspect nous semble le plus pertinent dans notreétude. La beauté est capitale et ce sont les femmes qui sont concernées, mais elles ne semblentpas égales si l’on envisage leurs différences en termes de « race ». Où sont les jeunes fillesdans les enjeux de beauté ? Ont-elles conscience de l’enjeu patriarcal ? Existe-il desdifférences entre les adolescentes relativement à leur origine ? Comment, alors, répondent lesjeunes filles à ce que nous venons d’évoquer dans les pages précédentes ? Dans le chapitresuivant nous verrons comment construire la problématique et la question de recherche. 20
    • CHAPITRE 2 PROBLÉMATIQUEJ’ai ici retracé le cadre de mon étude dont le but est l’analyse des normes de beauté chez lesjeunes filles. Je souhaiterais mettre en lumière un système sexiste, raciste et classiste, danslequel je tenterai de situer l’objet de la recherche. Ce système prend des formes différentesdans la vie quotidienne, plus ou moins discriminantes selon l’apparence physique, puisque lesnormes de la beauté et de l’esthétique tendent à la fois à être sexuées et à être ethnicisées ou« racisées ». A partir de rapports de domination, qui sont centraux dans le domaine des étudessur les « migrations et relations interethniques », il me semble intéressant de cherchercomment les rapports sociaux de sexe, de classe et de « race » façonnent les normes de beautéchez les adolescentes à l’heure actuelle.21 En m’interrogeant sur la beauté chez les jeunesfilles j’espère pouvoir traduire la réalité de leur expérience et de cette manière réussir àobtenir une image fidèle de ce que c’est qu’être une jeune fille aujourd’hui en France. Lesjeunes filles peuvent-elles composer de nouvelles normes ? Comment ? Allons-nous trouverdes rapports de domination ou une sorte de hiérarchie dans les normes de beauté ? Allons-nous réussir à mettre au jour la manière dont la société française repose sur un système sexisteet raciste, voire classiste au travers des normes de beauté ? J’essayerai en effet de mettre aujour les normes de beauté propres à ces adolescentes des quartiers populaires, très nombreusesà être descendant-e-s de migrant-e-s nord-africain-e-s et subsaharien-ne-s. Pour ce faire, jepartirai du postulat qu’elles sont au cœur de rapports sociaux de domination de sexe, de classeet de « race », même si je donnerai moins de poids aux rapports de classe. Si toutes lesquestions que nous venons d’évoquer auparavant ne trouvent pas de réponses, elles ont guidéle développement de la réflexion abordé jusqu’ici.Tous ces éléments nous placent donc face à une question que nous définirons ainsi :Dans quelle mesure les rapports sociaux de sexe, de classe et de « race » façonnent-ils lesnormes de beauté chez les jeunes filles françaises dans un lycée de Seine-Saint-Denis àl’heure actuelle ?21 Pour des précisions quant aux notions employées, se reporter au chapitre 4. 21
    • L’étude que je souhaiterai concrétiser prend la forme d’une recherche de type exploratoire. Ace stade de connaissance, et dans un contexte français, j’ai pu constater que peu de travauxsont directement liés au problème qui m’intéresse. Nous avons vu que la recherche nord-américaine inclut davantage la beauté et ses différentes approches dans le domainesociologique en se concentrant généralement sur la comparaison entre les femmes noires et lesfemmes blanches. Par contre je n’ai pas pour l’instant recensé d’ouvrages scientifiques quiapprofondissent la notion de la beauté chez les jeunes filles et encore moins dans un cadrefrançais. C’est pour cela qu’il est souhaitable de procéder à un travail de défrichage duconcept de beauté chez les adolescentes afin de lui donner une signification, et ainsi d’attirerl’attention sur l’impact qu’elle a sur leurs vies.La beauté tend à être sexuée et elle est plus contraignante pour les femmes. S. Faludi ainsi queN. Wolf parlent d’une « pression d’être belle ». La beauté contribue à renforcer le sexisme enréduisant les femmes à l’état d’objets, susceptible d’être jugés en fonction de leur apparencephysique. Pour les raisons évoquées précédemment il me semble donc pertinent de limiternotre étude à une population féminine, plus précisément les jeunes filles. De plus, elles sontun groupe à la marge de la société en tant que jeune et en tant que fille, et je souhaiterais leurdonner la parole. Les caractéristiques de la population de l’étude seront également plusdéveloppées dans le chapitre sur la méthodologie. Pour l’instant, nous restons dans le cadre dela problématique afin d’envisager les hypothèses qui encadreront le développement de notreétude. CHAPITRE 3 HYPOTHÈSESDans le chapitre précédent nous avons tenté d’exposer le contexte de la beauté. Nous avonspu voir plusieurs interprétations ou fonctions qui lui sont attribuées, ainsi que leur complexité.Partant de la question formulée précédemment, nous pouvons émettre quelques hypothèsesquant à la beauté qui guideront et constitueront le cadre de la présente recherche. - Le premier groupe d’hypothèses prendra une forme théorique : j’analyserai la beauté comme un système de normes avec ses différents aspects. 22
    • - Le deuxième ensemble d’hypothèses a pour but de recontextualiser le concept de « beauté » dans la société française, afin de mettre en lumière les mécanismes de domination. - Le troisième groupe, enfin, a trait à la démarche empirique et situera la population étudiée (les jeunes filles) au cœur de l’analyse afin de comprendre leur position dans l’enjeu de la beauté.Enfin, les hypothèses ont pour but d’illustrer notre problématique et même si chaquehypothèse essaiera de démontrer quelque chose en particulier, nous garderons en tête une idéegénérale : les normes de beauté sont un révélateur de la vie des jeunes filles. Les recherchessociologiques françaises dans ce domaine étant peu nombreuses, je tenterai d’apporter mapierre à l’édifice en privilégiant une analyse théorique suivant une approche féministe dans lechamp des études sur les « migrations et relations interethniques » quand je m’intéresserai auxnormes de beauté chez les jeunes filles. En faisant cela, j’espère donner la voix à cesadolescentes qui sont souvent mises à l’écart dans la société dominante. Car, comme nous lerappelle Duits et van Zoonen (2006), dans la tradition de l’analyse féministe, la recherchedevra viser à donner une parole aux filles.3.1 La notion de beauté dans la société occidentale se traduit par uneinjonction paradoxale.Colette Guillaumin (1992:117-118) précise que « le corps est l’indicateur premier du sexe »et autour de celui-ci « une construction matérielle et symbolique est élaborée, destinée àexprimer d’abord, à mettre en valeur ensuite, à séparer enfin, les sexes ». En effet, le corpsdevient « corps sexué ». C. Guillaumin mentionne deux modes d’intervention principauxquant à la fabrication du corps sexué que nous souhaitons souligner ici. D’une part lasociologue évoque les « interventions mécaniques (matérielles physiques) » sur le corps. Ils’agit en particulier des modifications corporelles par chirurgie, visant en général les femmes,C. Guillaumin affirme que ces transformations du corps sont « le révélateur spectaculaire /.../d’une manipulation et d’un contrôle social du corps » (120). D’autre part C. Guillaumin nousrappelle que « la mode, la présentation de soi-même et la morphologie » font partie de laconstruction du corps sexué. L’« intervention » de la mode touche les deux sexes mais dictedes présentations différentielles du corps selon que l’on est une femme ou un homme. C. 23
    • Guillaumin soutient que ces actes de modifications corporelles sont « destinés à actualiser etmettre en scène le sexe » et que la « sexuation sociale du corps » est ainsi construite (121-122).Les femmes sont, comme Naomi Wolf le démontre, contraintes d’être belles pour avoir plusde possibilités dans la vie. Dans son ouvrage The Beauty Myth (1996 [1991]) elle nousrappelle : « Le plus important [aujourd’hui] est que l’identité des femmes se construit toujours par rapport à la beauté. C’est le moyen privilégié pour obtenir l’approbation des autres » (12).En outre, Véronique Nahoum-Grappe (in Moulin 2005) conçoit la beauté comme unintermédiaire pour exister socialement, et parle d’« enjeu du paraître féminin ». Cet enjeuexiste-il chez les jeunes filles ? Les femmes sont davantage obligées de justifier leur placedans la société par leur capacité à plaire, à séduire, à être sexy, désirable voir aimable.Autrement dit, les femmes doivent être belles pour incarner le sexe féminin. La fixationautour de la beauté est imposée et renforcée par la vie quotidienne et les médias ainsi que parla société de consommation, qui nous communiquent en permanence de nombreux conseilspour « devenir » belle, pour savoir comment nous devons entretenir nos corps, etc... Lesimages construites et produites (j’insiste sur le fait que ces images sont des constructions, etdonc non naturelles) par les médias sont devenues des normes prédominantes auxquelles ilfaut s’adapter. Les filles dans la société actuelle subissent donc une pression pour apparaîtrecomme belles.Ensuite, il est important d’apparaître comme « naturelle » et « féminine », car pour être belle,ces deux critères sont essentiels. Comment est-on naturelle ? Comment est-on féminine ? Celaimplique en soi un paradoxe : si nous devons être naturelles, nous serons acceptées tellesquelles sans rien faire de plus, mais pour être féminine nous devons prendre soin de nous et denotre apparence. Cela se traduit par la démarche de « bien se maquiller », « bien se coiffer »,« bien s’habiller », « bien manger » (ou pas manger du tout d’ailleurs...) etc... CarolineMoulin22 (2005) affirme également que la presse féminine ciblant les adolescentes s’inscrit22 Sociologue française. 24
    • complètement dans la socialisation secondaire des jeunes filles. L’impact médiatique est fortet N. Wolf catégorise les images que les médias diffusent de « beauty pornography », lesfemmes sont toujours professionnellement maquillées et coiffées sans défauts. Ces imagesmodèlent finalement l’image de « la femme ordinaire ». Ainsi, c’est par les images que setransmettent les idéaux et les normes qui façonnent les rôles et les comportements ; ques’imposent des qualités féminines et masculines ; que s’établissent les différences entre ce quiest « normal » et « anormal », entre « nous » et « eux ». Pour être « une belle femme »aujourd’hui il faut suivre certaines normes imposées par la société dominante. Cependant, lefait d’être « naturelle » n’est pas en cohérence avec les pratiques de la beauté étant donné quepar exemple le maquillage est intégré comme un état naturel et un critère féminin. Être une« belle femme » devient synonyme d’une mascarade féminine, de l’adoption d’uncomportement et d’un physique. Enfin, correspondre aux normes devient aussi une questiond’argent et par conséquence une question de classe, puisque finalement, on « s’achète » sonapparence naturelle.C’est pour toutes ces raisons que nous avançons l’hypothèse que la notion de beauté dans lasociété occidentale se traduit par une injonction paradoxale, appelant les femmes à montrerune apparence à la fois « naturelle » et « féminine » si elles veulent être considérées comme« belles ».3.2 Les jeunes filles les plus dominées en termes de classe et de« race » sont insérées dans l’image de la beauté comme « exotiques »et « sexualisées »Nous avons vu qu’il y a une forte tendance à une « occidentalisation » des critères esthétiques,laissant moins de place à la diversité, même si les habitudes vestimentaires, cosmétiques etcapillaires diffèrent généralement selon les groupes sociaux (Amadieu 2002). O. Curiel(2002) de son côté précise que l’esthétique occidentale blanche est la seule reconnue commeacceptable en faisant référence à la couleur de la peau et à l’aspect des cheveux. En outre, J.Sméralda (2004) affirme que le projet de blanchissement est intériorisé chez les femmesnoires. Par blanchissement nous entendons par exemple mariage mixte afin de « blanchir » lesenfants, décoloration de la peau avec des crèmes, ou encore, l’habillement occidental. Eneffet, J. Sméralda signale que les femmes noires dans les magazines ou dans le divertissementont très souvent la peau claire et des cheveux défrisés afin de ressembler aux femmes 25
    • blanches et ainsi se conformer aux normes occidentales. Au contraire des beautés dites« blanches », on a pu voir l’arrivée de figures noires telles que Naomi Campbell, Tyra Banks,Beyoncé, Alek, Lauryn Hill, Erykah Badu etc…Ces femmes sont entre autres (re)connues parle fait d’être noires, et tandis que les dernières ont une chevelure crépue « naturelle », les troispremières ont des cheveux longs défrisés. Comment les jeunes filles se placent-elles parrapport à cette situation ? Sortent-elles de ce cadre afin de créer leurs propres normes debeauté ou tentent-elles d’atteindre ces modèles ? Est-ce que toutes les jeunes filles peuventproposer et composer des nouveaux modèles face aux normes imposées ?A côté des critères esthétiques dits occidentaux relatifs aux cheveux et à la couleur de la peau,les femmes « non-blanches » sont sur-sexualisées et perçues comme « exotiques ». PatriciaHill Collins (2005) remarque que les femmes ayant des origines africaines sont associées avecune sexualité « sauvage » et « animale », et que cela contribue à la création d’une différenceraciale. Le corps de Saartje Baarthman fut un stéréotype sexuel de la femme noire, ainsi quela danse « rump-shaking banana dance » de Joséphine Baker. Cette création du fantasmesexuel des femmes « exotiques » persiste encore aujourd’hui avec les artistes nord-américaines comme par exemple Destiny’s Child 23 et Jennifer Lopez 24 (27-29). O. Curiel(2002:92) précise que dans la société de consommation, « le corps exotique des femmes noiresse prête à l’exploitation sexuelle ». Selon P. Hill Collins ce n’est pas par hasard si ce sont desfemmes d’ascendance africaine (véritable ou imputée), car la différence raciale est souventassociée au genre. Ceci remonte à l’époque du colonialisme, quand les femmes incarnaient la« race » et les femmes de « races » différentes représentaient la manière dont s’exprimait lasexualité. Le viol institutionnalisé est devenu un moyen afin de garantir la soumission absoluedans la relation maître/esclave. Le corps des femmes noires a été redéfini comme une espècesauvage sexuelle, prête à servir (55-56). Aujourd’hui, cette image demeure par ce que P. HillCollins défini comme un « nouveau racisme ». La caricature du corps des femmes noires estdiffusée par la culture populaire telle que la musique R’N’B et hip hop. Cela contribuant àmaintenir une représentation « sexualisée » des femmes noires.La colonisation européenne a produit une explosion des représentations de l’« Autre ». Ils’agit d’un processus, et comme l’écrit Edward W. Saïd dans son ouvrage Orientalisme,(2004:66), la proximité géographique et l’expansion coloniale ont donné à l’Occident une23 Groupe de r’n’b des Etats-Unis, composé de trois femmes noires.24 Chanteuse/actrice « latina » d’origine portoricaine. 26
    • image de l’Orient comme l’ « autre » et ainsi, ont contribué à la définition de l’Occident quien constituait l’opposé. « L’orientalisme est la manière occidentale de dominer, derestructurer l’Orient et de lui imposer son autorité »25 et par là l’Occident construit l’Orientcomme différent : c’est le lieu où se trouve l’« autre ». L’origine de cette construction setrouve aussi dans la définition de « l’État-nation », dans lequel les empires européenscherchaient à composer leur identité nationale mais aussi celle de leurs colonies. Ici, letraitement des femmes occupe une grande place. Enfin, les idées de la femme blanche« pure » indispensable pour défendre l’identité nationale en Europe exigeait en contrepointune conception des « autres » femmes, conçues comme leurs opposées, et désignées par desattributs tels que « exotique », « hypersexuelle », « animale », ou encore « sauvage ».Les jeunes filles racisées sont-elles davantage exposées dans la société française ? Peuvent-elles se conformer à ces normes ? Nous avons vu que la société française repose sur unsystème sexiste et raciste voire classiste, qui a une influence sur les normes de beauté. A partirde cette idée nous faisons l’hypothèse que les filles « issues de l’immigration », c’est-à-direles plus dominées en terme de classe et de « race », sont insérées dans l’image de la beautécomme « exotiques » et « sexualisées ». En outre, ces filles ont plus de difficultés que lesfilles issues des groupes dits dominants à se conformer à des normes qui se basent surl’image de « la femme blanche ».3.3 Les jeunes filles subissent le stigmate de « la putain »La beauté contribue à renforcer le sexisme en réduisant les femmes à être un objet et à êtrejugées en fonction de leur apparence physique. Autrement dit, les femmes sont réduites à leursexe, ce que Colette Guillaumin nomme le « sexage » (1992). Être femme devient unedéfinition sociale comme nous l’avons vu dans l’hypothèse précédente, et l’existence desfemmes passe par leur physique et leur capacité à plaire. C. Guillaumin (1992:17) nousrappelle que « l’appropriation des femmes » dans sa forme concrète se traduit par « laréduction des femmes à l’état d’objet matériel ». Comment se manifeste cette appropriationchez les jeunes filles ? Dans l’hypothèse précédente nous avancions l’idée qu’en tant quefemme, il faut « se mettre en valeur » et montrer sa « féminité ». En effet, la complexité résidedans le fait d’équilibrer deux tendances : se mettre en valeur juste comme il faut, et en mêmetemps de ne pas en faire « trop ». Autrement dit, il faut être « belle » et « sexy » sans être25 La traduction française vient de Nader, 2006 27
    • « superficielle » et « vulgaire » car dans ce dernier cas on risque « le stigmate de putain »(Pheterson 2001). Or, Jean Baudrillard (in Sméralda 2004) maintient que : « [L’] érotisation [de la beauté] augmente sa fonction sociale d’échange. Sur la femme et sur son corps s’orchestrent les grands mythes de la Beauté, de la Sexualité et du Narcissisme tout à la fois ».La femme et son corps deviennent un outil pour l’enjeu érotique et par là la femme accentuesa « fonction sociale d’échange ». Qu’entendons-nous par ce propos ? Et pour qui faut-ilaugmenter sa « fonction sociale d’échange » ? N C Mathieu (1994) insiste sur le fait que lafemme doit se faire désirable et que c’est l’homme qui décide si elle l’est. Comme nousl’avons vu précédemment, « se mettre en valeur » se traduit notamment par le fait de travaillerson apparence physique par le maquillage, la coiffure, les vêtements mais aussi de« surveiller » son comportement26. Où se situent les limites chez les jeunes filles ? Si unefemme porte une mini-jupe par exemple, ou si elle est « trop » maquillée, ou se montre tropindépendante et autonome, elle dépasse les normes dans lesquelles doivent s’inscrire lesfemmes. NC Mathieu (1994:60) de son côté cite une étude anglaise qui évoque « la nécessitépour les filles de veiller à leur réputation [autrement dit] « l’auto surveillance » » afin de nepas être appelée « salope » ou « pute ». L’adéquation aux normes passe par le regardmasculin. Si les femmes s’opposent à ce cadre patriarcal, ou en dépassent les limites, ellessont remises en question et/ou elles sont accusées d’être des « putains ». L’anthropologuesuédoise Fanny Ambjörnsson (2003) affirme que même si les mots « putain » ou « salope »sont rarement utilisés, la possibilité de le faire ou la possibilité de risquer être appelée« putain » ou « salope » est omniprésente chez les adolescent-e-s. Or, l’appartenance de classechez les jeunes filles influence l’emploi du mot « putain », tellement intégré dans levocabulaire des adolescentes, qu’il se vide se son sens premier et n’est pas plus choquantqu’un autre mot. En conséquence, ce mot ne fonctionne pas comme un stigmate pour elles.En effet, Gail Pheterson (2001:17, 95) signale que si les prostituées « incarnent par définition le stigmate de putain et sont donc coupables, les autres femmes sont soupçonnées (« Où étais- tu ? » ) et accusées (« Espèce26 Constats tirés de mes entretiens. 28
    • de pute ! ») /.../ Le stigmate de putain /.../ contrôle implicitement toutes les femmes [et c’est] une étiquette qui peut s’appliquer à n’importe quelle femme ».Effectivement, le stigmate de putain concerne exclusivement les femmes même si ellespeuvent se sentir jugées et contrôlées différemment par rapport à leur sexualité, leur « race »ou ethnicité, leur position de classe, leur comportement, etc. En tout état de cause, G.Pheterson (2001:129) y voit un marquage des femmes comme classe de sexe et explique que : « la menace du stigmate de putain agit comme un fouet qui maintient l’humanité femelle dans un état de pure subordination. Tant que durera la brûlure de ce fouet, la libération des femmes sera en échec ».Dans ce contexte on peut se demander : où se placent les jeunes filles ? Comment vivent-ellesce contrôle ? Ont-elles conscience de ce stigmate ? Considérant la société patriarcale danslaquelle nous vivons, nous faisons l’hypothèse que toutes les jeunes filles risquent d’êtrestigmatisées comme des « putains » par le seul fait qu’elles sont des filles. Ce stigmate estvécu différemment selon l’appartenance de classe et de « race ». CHAPITRE 4 DÉMARCHE THÉORIQUEDans cette partie je tenterai de présenter le cadre ou les points de départ théoriques pour cetteétude. Il est fondamental de bien préciser les idées que l’on va suivre tout au long de cetravail. Pour cela nous avons l’intention d’introduire et de justifier l’emploi de certainstermes.4.1 Un cadre féministeCette étude est féministe parce qu’elle fait de son entrée principale les rapports sociaux desexe et ses effets chez les jeunes filles. L’étude aura pour but d’illustrer et d’analyser lesnormes de la beauté chez les adolescentes d’après l’idée qu’elles sont au cœur de ladomination entre les sexes. Un regard féministe sur la société attire l’attention sur le fait queles femmes, de manière générale, ont moins de pouvoir que les hommes et que l’on veutchanger cet ordre. En conséquence, nous entendons par féminisme une perspective théorique 29
    • qui reconnait l’existence d’inégalités structurelles entre les sexes, maintenues par la sociétépatriarcale. Ce dernier, se traduit en un système qui « utilise soit ouvertement soit de façon subtile tous les mécanismes institutionnels et idéologiques à sa portée /.../ pour reproduire cette domination des hommes sur les femmes » (Michel 2001:5-6)Nous entendons ici la différence entre les sexes comme une construction socioculturelle.Ainsi, pour nous, le féminisme souligne la nécessité de ne pas laisser le sexe déterminer quinous sommes ou ce que nous ferons dans la société. Autrement dit, le postulat général dedépart dans la théorie féministe est que les représentations sociales du masculin et du fémininsont, en fait, des constructions socioculturelles, plutôt que des points de départs biologiques. Ilexiste cependant des opinions différents sur la limite jusqu’à laquelle il faut pousser cette idée(Ambjörnsson 2003; Gemzöe 2005). D’une manière simplifiée et générale on peut résumerces idées comme suivant : si certain-e-s théoricien-ne-s pensent que les hommes et lesfemmes agissent comme ils/elles font parce que justement ce sont des hommes ou desfemmes, d’autres pensent que l’on devient comme on est par nos actions (ibid.). On peutdonner un exemple relatif aux normes de beauté : une fille est supposée avoir des cheveuxlongs afin de rentrer dans la catégorie « fille », et ensuite seulement elle peut être belle. Elleest une fille étant donné qu’elle a des cheveux longs tandis que les cheveux courts font« garçon » (cf. chapitre trois dans l’analyse).La différence entre les sexes est toujours indiquée, et par là elle fonde une divisionélémentaire dans notre société. La recherche qui pose comme centrale les rapports sociaux desexe, en France, à ma connaissance, s’est très peu intéressée aux normes et pratiques de labeauté. On ne trouve pas davantage d’ouvrages où les adolescentes sont au cœur de larecherche. En fait, les chercheur-e-s français-e-s se sont surtout concentré-e-s sur l’histoiredes femmes, les luttes féministes liées aux mouvements ouvriers, pour après passer à lathéorisation de notions comme le genre, la distinction « public/privé », les violences etc...(Perrot 2004). Par contre, aux Etats-Unis, la recherche inspirée par le féminisme est plusavancée en ce qui concerne notre sujet d’étude (cf. par exemple bell hooks 1992 ; Hill Collins2004 ; Hunter 2002). Avec notre recherche nous espérons donc apporter une contribution à cedomaine, dans un contexte français. 30
    • 4.2 La nécessité de l’articulation des rapports sociaux de sexe, declasse et de « race »Si les injustices entre les sexes sont centrales dans le système d’oppression, nous souligneronscependant l’importance de ne pas limiter l’analyse féministe aux différences entre les femmeset les hommes et leurs conséquences. Même si les femmes sont discriminées par le fait d’êtrefemmes, elles sont différentes, ayant des expériences différentes, en particulier liées à lacouleur de la peau et au statut social qui façonnent leur vie. Selon bell hooks27 (2005); « laclasse, la race ou les préférences sexuelles /.../ créent une diversité d’expériences déterminantle poids du sexisme dans les vies individuelles des femmes ». C’est pourquoi nousenvisagerons de réfléchir sur l’imbrication des rapports sociaux, notamment de sexe, de« race » et de classe, qui en effet, pour reprendre les mots de Jules Falquet (2006:69), « sontparticulièrement stimulants pour penser ensemble le racisme et le sexisme (sans négliger laclasse), ce qui est l’une des urgences des luttes actuelles en France ». Il est donc capital detenter en permanence d’imbriquer ces catégories différentes et de les mettre en lien, puisquecomme le dit Audre Lorde (1984:70) : « L’oppression des femmes ne connaît aucune frontière ethnique ou raciale, c’est vrai, mais cela ne signifie absolument pas qu’elle est identique au sein de ces différences. /.../ Parler d’une différence tout en éludant les autres revient à déformer nos points communs comme nos différences. »La manière d’inclure les catégories et de les comprendre, donne toujours lieu à débat et àdiscussion. Mais ici, comme le dit Christian Poiret (2005:195-196) dans son article surl’intersectionnalité28,27 Cité par Poiret 200528 Dans la théorie féministe, le concept de l’intersectionnalité est devenu un moyen pour croiser et traverser lesexpériences différentes. L’intersectionnalité est un outil assez récent dans le discours académique pour analysercomment les hiérarchies socioculturelles et les rapports de pouvoir interagissent et créent une inclusion et uneexclusion quant aux catégories construites. Ce concept travaille sur les points d’intersection de différentsrapports de pouvoir dans la société qui se basent sur le sexe, l’ethnicité, la sexualité, la classe, la « race », lanationalité, l’âge, la religion... La théorie de l’intersectionnalité est née dans les années 1990 après uneinteraction entre la théorie féministe, la théorie post-coloniale et le Black Feminism par l’initiative de KimberléW. Crenshaw (Poiret 2005). 31
    • « nous nous intéresserons à la combinaison des rapports interethniques, des rapports de sexe et des rapports de classe, non parce qu’ils constitueraient les seules formes de catégorisation et de hiérarchisation sociales, mais parce que, au moins potentiellement, il n’est guère de domaine de la vie sociale qu’ils ne traversent. »On considère donc que les positions de sexe, de « race » et de classe façonnent le statut social,le style et la qualité de vie (Poiret 2005). Il est important de souligner qu’il ne s’agit pas dedonner davantage de place à une catégorie qu’à une autre. L’idée est, comme nous l’avons vu,que l’on ne peut pas isoler ces catégories l’une de l’autre sans perdre quelque chose decentral, puisque les rapports de pouvoir se construisent d’une manière réciproque. 4.2.1 Eclaircissement quant à la « race »Même si tout le processus idéologique, politique et scientifique définit comme « naturel »certaines caractéristiques considérées comme propres à un groupe social dominé ou à unrapport de pouvoir entre un groupe dominant et un groupe dominé, celles-ci ne sont en réalitéque les conséquences des rapports sociaux de domination (Guillaumin 1992). Hélas, commele signalent Falquet et al (2006:11), « la plupart des gens restent persuadé-e-s du caractèrebiologique, naturel et finalement « réel », des catégories femmes, hommes, Noir-e-s ou Blanc-he-s ». C. Guillaumin démontre comment le discours de la Nature enferme les dominé-e-sdans des catégories qui légitiment la domination qu’ils/elles subissent. Le « sexe » comme la« race » sont notamment le produit d’un long processus de « spécification » et de« naturalisation » sociales propre aux relations de domination et d’appropriation. Ainsi, nousemployons des guillemets pour « race » afin d’insister sur le caractère de pure constructionsociale derrière ce mot. Le discours de la Nature montre « qu’ils [les dominé-e-s] sont mus par des lois mécaniques, naturelles, ou éventuellement mystico-naturelles, mais en aucun cas par des lois sociales, historiques, dialectiques, intellectuelles et encore moins politiques /…/, la nature /.../ a pris la place des Dieux, [et] fixe les règles sociales /.../ » (48-49) 32
    • Si le terme « race » fut, dans un premier temps, lié à la biologie et aux traits physiques chezles humain-e-s, il est aujourd’hui, dans les sciences sociales, considéré comme uneconstruction sociale. C. Guillaumin (2002 [1972]:84) souligne cependant le fait que la« race » a toujours un double sens qui « englobe indistinctement la catégorisation somatiqueet la catégorisation sociale »). Nous accentuerons donc la « race » comme une constructionsociale, mais qui a toujours des marqueurs somatiques, même s’ils peuvent être inconscients.En effet, la catégorie « race » est « une marque indélébile » pour reprendre les mots deVéronique De Rudder et al. (2000:33). Nous emploierons le terme de racisée d’après leconcept de racisation, donné par V. De Rudder et al. (ibid.) afin de se distancier du discoursidéologique qui se réfère à la conception biologique de la « race ». Comme l’explique si bienJ. Falquet et al (2006:8) : « Une personne racisée est l’objet d’un processus de catégorisation et de différenciation en fonction de caractéristiques somato-psychologique héréditaires socialement instituées comme naturelles. Les groupes racisés sont pris dans un rapport social asymétrique, placés en position subordonné par rapport aux racisant-e-s et ainsi radicalement infériorisé-e-s. »De la même manière, nous utiliserons les catégories « maghrébine » et « noire » lorsque nousvoudrons être plus précis quant à une personne racisée. Nous soulignerons qu’il ne s’agit pasde dessiner une frontière entre « nous » et « eux », « mais d’exprimer tout un ensembled’appartenances symboliques et affectives, sociales et culturelles » pour reprendre les mots deCaroline Moulin et Philippe Lacombe (1999). Notre but sera donc une analyse de la beautéqui mette en lumière la construction des catégories les unes par rapport aux autres, et nousessayerons de montrer comment les rapports sociaux de sexe et de « race » reposent sur lesmêmes structures. Nous verrons maintenant, en nous appuyant sur des travaux de ColetteGuillaumin en particulier, comment se créent ces différences, autrement dit, le processusderrière les rapports sociaux de domination.4. 3 Les rapports sociaux de dominationLa société d’aujourd’hui, comme toute société, repose sur un classement ou un ordre socialinégal. Cela se traduit en un système qui structure la société et chaque individu : ceux et cellesqui en sont victimes, doivent faire avec cet ordre social car il est complètement intériorisé. 33
    • Nous pouvons surtout distinguer quatre formes de classement social ; l’âge, le sexe, lareligion ou l’appartenance ethnique et/ou raciale, et finalement le statut social (Guillaumin2002 [1972]). Comme nous l’avons évoqué auparavant, nous nous cantonnerons plusparticulièrement au sexe, à la « race » et à la classe. Nous utilisons en permanence cescatégories dans la vie quotidienne sans y réfléchir. Or, nous soulignerons le croisement de cescatégories et leur construction sociale. Nous avons vu dans le chapitre précédent l’importancede ne pas nous enfermer dans une catégorie femme ou homme, noir-e ou blanc-he, riche oupauvre... puisque nous nous trouvons toujours dans une combinaison entre ces différentsclassements sociaux. En effet, nous devons éviter de voir ces groupes sociaux comme desentités homogènes qui tentent de produire un type spécifique représentant la collectivité,déniant les expériences et les positionnements différents à l’intérieur du groupe. D’où lanécessité, dans une démarche de recherche, de voir et de penser ces catégories comme desconstructions afin de ne pas être pris au piège des fausses évidences et de ne pas porter unregard biaisé sur son objet de recherche.Les rapports de domination produisent des minoritaires et des majoritaires, le statutminoritaire revenant à celui/celle qui est catégorisé-e et le statut majoritaire, à celui/celle quicatégorise. C. Guillaumin (2002 [1972]:294) nous rappelle que : « Le groupe adulte, blanc, de sexe mâle, catholique, de classe bourgeoise, sain d’esprit et de mœurs, est donc cette catégorie qui ne se définit pas comme telle et fait silence sur soi-même. Elle impose aux autres cependant à travers la langue sa définition comme norme, dans une sorte d’innocence première, croyant que les choses sont ce qu’elles sont ».Une différence se développe par l’échelle de hiérarchisations dans la société, et C. Guillauminaffirme que tous les minoritaires ont en commun « leur forme de rapport à la majorité,l’oppression » (119). Ces groupes se définissent ensuite par leur « état de dépendance augroupe majoritaire », où ils sont posés comme « particuliers face à un général » (120). Eneffet, les majoritaires sont la référence à partir desquels les minoritaires sont identifiés etclassés comme « différents ». Comme l’expliquent Candace West et Sarah Fenstermaker,citées par C. Poiret (2005:212) ; 34
    • « Au total, la réalisation (accomplishment) [des catégories de l’altérité] consiste en la création de différences entre les membres des différentes [catégories] /.../, différences qui sont ensuite utilisées pour maintenir les « distinctions essentielles » entre les identités catégorielles et les arrangements institutionnels qui les soutiennent ».Cette différence se fonde particulièrement sur des inégalités sociales, des inégalitésraciales/ethniques et/ou des inégalités de sexes. C. Guillaumin souligne que ces différences sejouent entre deux pôles de perception : « la généralité et la particularité », où la généralitéincarne la norme tandis que la particularité se détache par « son unique » (164). Or, il estimportant de souligner que l’existence de ces deux pôles s’inscrit dans les rapports dupouvoir. Chez A. Lorde (1984) c’est le refus d’admettre les différences entre les êtreshumains qui pose problème. Elle insiste sur le fait que nous sommes éduqué-e-s à partir de ladifférence, et notamment que la différence fait peur et inspire le dégout. Elle présente troiscomportements face à la différence : l’ignorance, la reproduction si elle résulte des dominant-e-s, ou la destruction si elle appartient aux dominé-e-s.La catégorisation est donc le premier acte par lequel se déroule le processus de généralisationd’une représentation des être humains, qui passe par la minimisation de certains groupes àpartir de critères spécifiques. La catégorisation est ainsi un produit du sens commun. En effet,on fait toujours des catégories à partir de nos propres connaissances que l’on systémise en unschème de référence. Cela dit, le sens commun est différent pour chaque individu étant donnéque nous avons des expériences différentes. La catégorisation sociale est devenue un outild’identification des gens : on attend un certain comportement en fonction de la catégorie quel’on attribue à la personne. En conséquence, la catégorisation signifie une différenciation quiest toujours perçue comme réelle, même si elle peut être imaginaire. Le « donné concret » àpartir du statut physique – c’est-à-dire la « race », le sexe et la couleur de peau – constitue lesigne et « sert d’écran de projection à cet « autre » imaginaire que s’engendre à soi-même laculture occidentale » (280-281). La catégorisation ne s’appuie cependant pas sur un systèmedéterminé mais plutôt sur un processus d’interprétation des comportements et des apparences.Autrement dit, la catégorisation renvoie à notre sens commun, résultant des rapports depouvoir liés au contexte historique et social. 35
    • 4.4 Précautions d’usage quant aux jeunes fillesComme le signalent De Rudder et al. (2000:28), en sciences sociales, nous étudions « desrelations entre des phénomènes, eux-mêmes incorporés dans des rapports sociaux. Or,l’analyse de ces rapports passe par leur définition et la définition de ce et ceux qui y sontimpliqués ». Ainsi, nous souhaiterons ici développer notre analyse des jeunes filles commecatégorie, tout en sachant que le travail de classement des groupes est nécessairement relatif,étant « subordonné à celui des rapports que l’on cherche à identifier et à comprendre »(ibid.). 4.4.1 Les jeunes filles comme un groupe construitSi nous avons, notamment avec les travaux de C. Guillaumin, voulu montrer le système decatégorisation, nous voudrions maintenant considérer la construction des « jeunes filles »,notre population d’étude,29 comme groupe. La catégorie « femme » constitue une catégoriefondamentale et une division élémentaire du système social. Cette idée s’intègre dans l’espritet dans le sens commun, et le discours qui fait des femmes des êtres inférieurs demeure. Lesjeune filles se trouvent à la fois dans la catégorie « femme » et dans la catégorie « jeune ». Lesfemmes sont classées comme différentes dès la naissance, ou comme « le deuxième sexe »pour reprendre le vocabulaire de Simone de Beauvoir (2004 [1949]). Cela est rendu possiblepar la structure de la langue (française) qui fait du masculin et du féminin deux catégoriesfondamentales. « Homme » ne désigne pas seulement la catégorie sexuelle mâle mais visel’ensemble de l’humanité, tandis que « femme » désigne uniquement la catégorie sexuellefemelle et n’inclut jamais la totalité humaine. De plus, dans notre cas s’ajoute le classementd’« âge ». C. Guillaumin (2002 [1972]) souligne que les enfants, les adolescent-e-s etvieillard-e-s sont décrits en tant que tels tandis que les adultes sont désignés par un âgespécifique mais jamais définis comme « adultes », et constituent donc un groupe à part (223-224). Soulignons que le fait d’être jeune est encore un élément d’injustice, car les jeunesvivent dans un monde d’adultes, dirigé par ces derniers.Dans la catégorie « fille » il est important de souscrire aux normes dites « féminines » afin decorrespondre à ce mode de classement. Le fait d’être « fille » est donc en relation avec le faitd’être « garçon » mais nous nous cantonnerons à étudier la catégorie « fille », ainsi que ce quidiffère entre les membres de cette dernière. En effet, la catégorisation de sexe existe dans tous29 Pour la description de la population d’étude se reporter au chapitre cinq. 36
    • les sociétés, même si elle peut se manifester plus ou moins fortement et C. Guillaumin (2002[1972]:225-226) précise que les catégories sexuelles et raciales sont « toujours désignées ».En dehors de la structure de la langue, la sociologue souligne « une forme tautologiqueconstante » dans la catégorisation des femmes, c’est-à-dire qu’on répète volontiers qu’unefemme est une femme, et elle est toujours désignée par le terme « femme », alors qu’il est rarequ’un homme soit annoncé par le terme « homme ». Autrement dit, les femmes sont réduites àêtre leur sexe, ce que C. Guillaumin nomme le « sexage » dans son livre Sexe, Race etPratique du pouvoir (1992). Ainsi, être femme est une définition sociale (15). De plus, onattend un certain comportement à partir de la catégorie que l’on attribue à la personne : le faitd’être une femme induit certaines « évidences ». On peut également penser que cela est vraipour la catégorisation des « jeunes ». CHAPITRE 5 MÉTHODOLOGIEJe voudrais tout d’abord souligner que je m’appuie sur une expérience personnelle sur masubjectivité lors de cette recherche, car comme l’explique la sociologue Anne Marie Marchetti(2001:12) : « Il n’est pas de recherche scientifique qui ne soit une recherche pour soi et sur soi, évidence que le chercheur élude trop souvent, de peur de jeter le discrédit sur sa neutralité, surtout dans le domaine des sciences humaines. Du coup, il passe sous silence ses curiosités profondes et ses a priori secrets. Pour être tus, ceux-ci n’en existent pas moins et risquent d’ailleurs, s’il n’en a pas conscience, d’affecter sérieusement l’objectivité de ses conclusions »L’identité d’une personne, de même que le lieu où elle se trouve et sa position sociale,détermine sa perspective et, par conséquent, sa découverte de la « vérité ». En conséquence,nous garderons en tête au long de la recherche ma position de femme blanche issue de laclasse moyenne.Dans les quatre chapitres suivant nous présenterons l’approche méthodologique afind’expliquer comment se situe l’enquête et comment la recherche que nous avons effectué s’estdéveloppée. Nous verrons mes démarches méthodologiques en détail et mes réflexions 37
    • relatives aux difficultés que j’ai rencontré pendant mon travail sur le terrain. Pour lacohérence de notre travail, nous utiliserons désormais la catégorie « jeune fille », tout enrappelant ce que nous avons évoqué dans le chapitre théorique. C’est pourquoi nouscommencerons avec quelques précautions.5.1 Contexte de l’étudeNous regarderons premièrement de plus près le groupe des jeunes filles afin de motiverpourquoi nous considérons que les jeunes filles sont au cœur des rapports sociaux de sexe, declasse et de « race ». Ensuite nous présenterons le lycée pour donner une idée du terrain surlequel j’ai effectué mes recherches. 5.1.1 Les jeunes filles au cœur des rapports sociaux de sexe, classe et « race »Les jeunes filles sont dans le passage de l’adolescence à l’âge adulte : une période importantedans la construction de l’identité, et elles représentent l’avenir. La société d’aujourd’hui va sereposer sur les jeunes de demain. Effectivement, en sociologie l’adolescence est conçuecomme un processus en terme de « composition identitaire, expérimentation etautonomisation » (Moulin 2005:8-9). C’est une phase clé où les jeunes filles intériorisent leurféminité et les normes. Dans notre cas, les lycéennes sont au bout de ces différentes phasescar elles se trouvent dans le passage au monde adulte. Le choix de cette tranche d’âge estconscient, aussi pour des raisons personnelles. Mes années au lycée me rappellent une périodeoù l’on a commencé à découvrir le monde adulte et j’ai été tenté par l’idée de retourner à cestade de ma vie, maintenant dans le rôle d’une jeune chercheuse en sociologie.En fait, depuis les années 1990 nous entrevoyons une augmentation de l’attention portée dansle discours public aux jeunes filles, qui vivent une période charnière de passage del’adolescence vers l’âge adulte. Dans les médias les jeunes filles sont évoquées lorsqu’onaborde les problèmes qu’elles ont tels que le manque de confiance en elles, l’anorexie, laboulimie, ou encore l’obsession de leur apparence physique (Ambjörnsson 2003). 30 Cetteattention médiatique a certainement, à mon avis, renforcé la recherche de beauté chez les30 Fanny Ambjörnsso est socio-anthropologue suédoise et est attachée à l’université de Stockholm, Suède. Elle asoutenu sa thèse de doctorat en 2004 sur comment les jeunes filles dans un lycée « créent » le genre en fonctionde la classe, de la sexualité et de l’ethnicité. 38
    • jeunes filles. Pourtant, ce phénomène n’est pas aussi récent, l’ouvrage intitulé Backlash de S.Faludi ainsi que l’œuvre The Beauty Myth par N. Wolf sont réalisées début des années 1990aux Etats-Unis. Comme nous l’avons vu dans la construction de notre problématique, cestravaux relèvent une forte pression médiatique quant aux normes et comportements ditsféminins, en vigueur encore aujourd’hui. Être une fille implique donc certains critères, il nesuffit pas d’avoir un sexe féminin, même si le corps est l’indicateur premier du sexe. Etantdonné qu’être jeune implique une recherche sur soi, une recherche de son identité, les jeunesfilles suivent souvent les normes qui leurs sont proposées, afin d’être acceptées par leurentourage. Nous soulignons cependant que nous ne limitons pas cette recherche de soi àl’adolescente, mais, « la jeunesse se définit aujourd’hui comme une période moratoire durantlaquelle s’ajustent, par approximations successives, ambitions sociales et positionsprofessionnelles » (Galland 1999:51). Par contre, nous serons vigilantes afin de ne pasmodéliser les adolescentes faisant partie d’une subculture, indépendant de la société. Même sion peut comprendre les jeunes filles en terme d’âge, nous rappelons qu’il faut les considéreren interaction proche avec la société qui les entoure (Ambjörnsson 2003).Caroline Moulin (2005) affirme que les jeunes filles, surtout, sont ciblées par la presseféminine, se retrouvent entourées par des images qui traitent du corps, de l’apparence, du stylevestimentaire etc... Les magazines parlent souvent des femmes comme un objet : commentelles doivent se faire belle, maigrir, manger équilibré, trouver un homme, garder l’hommeetc... Cependant, même si on ne lit pas ce type de magazine, il est difficile d’échapper à cesimages à cause de la télévision ou encore de la publicité. C. Moulin (2005:59) signaleégalement que son analyse de la presse spécialisée de jeunes filles, « met en évidence que lesadolescentes n’échappent toujours pas à ce devoir du paraître, qui s’inscrit totalement dansleur socialisation secondaire ».Depuis la fin des années quatre-vingt, les immigrantes, de culture musulmane notamment,sont apparues sur la scène publique française et l’attention a porté sur le foulard ou encore surla polygamie (Gaspard 1996) et si la sociologie d’immigration a commencé d’inclure lesfemmes à partir de la fin des années 1970, voir début des années 1980 (Quiminal 2004), lesrecherches sont rarement attachées aux phénomènes sociaux concernant les jeunes filles(Moulin & Lacombe 1999). Ainsi, selon Nacira Guenif-Souilamas (2003:23): 39
    • « Les « filles d’immigrés » n’ont jamais vraiment été au cœur des débats ou de l’observation des sociologues, sauf à les considérer dans des problématiques communes aux garçons (délinquance, rupture familiale, toxicomanie, prostitution, exclusion (Taboada-Leonetti, Malewska-Peyre et al., 1990)) ou dans une perspective universaliste (place de la fille dans la réussite et la mobilité familiale, capacité d’émancipation), attesté par la floraison des témoignages écrits à la première personne. Rares sont les approches qui tentent de saisir le point de vue féminin des filles sur la norme (culture) familiale et la culture (norme) dominante (Lacoste-Dujardin, 1992 ; Sayad in Bourdieu, 1993). »Même si mon expérience d’adolescence a contribué à mon choix de population on peut aussidistinguer des raisons sociologiques. Ainsi, étant donné la ligne féministe de ce travail, ondevra viser à faire ressortir la voix des filles. 5.1.2 Le lycée servant comme terrain d’étudeJ’ai considéré l’école comme un moyen d’établir des contacts compte tenu de la concentrationimportante de jeunes filles qui correspondraient au profil que nous cherchions pour réalisercette étude. Le point de départ était donc un lycée situé en banlieue nord de Paris dans ledépartement de la Seine-Saint-Denis, qui s’inscrit dans le cadre de Zone Education Prioritaireavec des élèves qui, pour la grande majorité d’entre eux et elles, sont « issues del’immigration », appartiennent à la classe populaire, vivant dans des quartiers d’habitat social.Le lycée est identifié comme un lycée polyvalent : professionnel, général, mais à dominantetechnologique. Il offre des formations dans les domaines des sciences médico-sociales,électrotechnique, énergie, et sciences de l’Ingénieur et accueille chaque année environ 1300élèves. Globalement, les formations médico-sociales rassemblent plutôt des filles, lesformations technologiques attirent davantage de garçons tandis que les formations généralessont plus mixtes, mais avec une majorité des filles. Même si je suis entrée en contact avec lesadolescentes dans un lycée, je n’ai pas cherché à étudier le lycée comme une institution.Autrement dit, le lycée m’a servi comme un moyen de rencontrer des jeunes filles et aussi lesobserver dans leurs interactions. 40
    • 5. 2 La mise en place de l’étudeNous verrons maintenant les premiers pas que j’ai fait sur le terrain et la manière dont je suisarrivée au lycée. Puis, j’exposerai mes rencontres avec les jeunes filles et les difficultésauxquelles j’ai fait face dans ces situations. 5.2.1 La première visite au lycéeGrâce à une amie qui travaille comme surveillante, j’ai pu entrer en contact avec un lycéeapparemment prêt à m’accueillir. Dans un premier temps c’est donc mon amie qui m’aintroduite au sein de l’établissement. J’y suis allé début mars 2007, dans l’intention d’avoirune première impression et, peut-être, de commencer à parler avec des filles pour leurprésenter mon sujet d’étude. En effet, mon amie avait déjà parlé de moi avec quelques fillesqu’elle connaissait et elle m’a présenté lorsque je suis arrivée. Récemment, le lycée a été lelieu d’une étude concernant la violence à l’école, qui a été perçue comme « chiante » (leurmot) par les lycéen-n-e-s. C’est pourquoi mon amie a voulu présenter mon sujet comme untravail « sympa » et « drôle » en disant que je me suis intéressée à la mode, les vêtements et labeauté chez les jeunes filles. Effectivement, c’est un sujet assez « banal » pour la discussion.Certes, cela n’était pas complètement faux, mais les adolescentes m’ont d’abord prise pourune étudiante de stylisme qui voulait observer leur style et elles m’ont posé des questionsconcernant la mode. Dans un premier temps j’ai senti une vague de déception lorsque j’aiexpliqué que je faisais des études de sociologie et non pas de stylisme. En tout cas, j’ai pudiscuter un peu avec des filles et j’ai senti que je ne devrai pas avoir trop des soucis pour fairedes entretiens, car le sujet de la beauté les intéressait beaucoup. Je me suis donc trouvéeentourée par une dizaine de filles qui semblait vouloir participer à mon étude. Or, je n’avaispas encore l’accord officiel du lycée, et je ne voulais pas prendre de rendez-vous avant quema présence soit acceptée. Cela s’est fait assez rapidement lorsque j’ai eu rendez-vous avec laproviseure adjointe qui a validé mon guide d’entretien et a à la fois donné quelque signe deprécautions quant à ma présence au lycée. On était au mois de mars et j’étais donc maintenantprête à rencontrer des filles et à commencer mes entretiens. Bien sûr, ceci n’était pas aussiévident que je le croyais... 41
    • 5.2.2 Apprendre de m’approcher les jeunes fillesMême si j’ai eu la permission officielle au mois de mars, j’ai mis encore quelques semainesavant de retourner au lycée. Les premières fois, j’y suis allé uniquement quand mon amietravaillait et nos emplois de temps ne correspondaient pas toujours. Pourquoi voulais-jeseulement y aller lorsque mon amie y était ? Même si j’ai été très bien accueillie par lessurveillant-e-s et le personnel, j’ai trouvé rassurant d’être sur le terrain lorsqu’elle y était,comme un lien entre moi et les élèves car, finalement, elle était la seule personne que jeconnaissais. Je me suis trouvée dans un milieu que je connaissais très peu, et en tantqu’étrangère je ne connaissais pas forcement le fonctionnement de l’établissement scolairefrançais. 5.2.2.1 Les premiers rencontresDans un premier temps j’ai repris contact avec les filles à qui mon amie m’avait présenté et audébut c’est ainsi, avec l’aide des surveillant-e-s, que j’ai noué des contacts. Au début, il mesemblait naturel d’être présentée par les surveillant-e-s étant donné qu’elles et ils connaissentune majorité des élèves. Une fois mieux habituée au lycée et à l’organisation des emplois dutemps des jeunes filles, j’ai commencé à prendre contact avec elles sans l’aide des surveillant-e-s. En revanche, je me suis, pour la plupart du temps, présentée comme l’amie de lasurveillante afin d’expliquer de quoi il s’agissait. Il me semblait naturel de me présenter decette manière, comme ça j’expliquais ainsi comment j’étais arrivée au lycée et c’était, selonmoi, une bonne introduction. L’heure de la récréation (le moment où tous les élèves setrouvent dans l’espace commun) est la meilleure possibilité de rencontrer les jeunes filles,mais vu qu’elles se trouvaient souvent en groupe et en pleine discussion, j’étais un peu mal àl’aise de venir les « interrompre ». De plus, j’ai eu des hésitations concernant les filles àapprocher, mais nous y reviendrons. Je suis arrivée sur le terrain avec peu d’expérience et jene savais pas ce qui m’attendait. Les premières fois que je suis allée au lycée je passais dutemps à être assise dans la grande entrée du lycée et j’ai essayé d’observer les différentsgroupes de filles. De cette manière j’ai aussi laissé les filles (et les garçons) s’habituer à maprésence. Effectivement, une fois j’avais entendu des élèves essayer de m’identifier, et j’étaisd’abord « une inspectrice ou quelque chose » pour ensuite passer à « la meuf qui fait de lasocio ». Je me suis rendue compte de l’importance de passer du temps sur le terrain,et m’habituer à un nouveau monde afin de me mieux intégrer et être à l’aise. A la fin des mesentretiens, je suis devenue une tête connu pour beaucoup des élèves. 42
    • Comme je l’avais évoqué auparavant, au début je n’osais pas me trop me mêler aux filles maispetit à petit j’ai commencé à leur parler. Or, je me suis vite rendue compte que ma tactique dem’approcher les filles pendant la récréation n’était pas efficace. Certes, elles se trouvaient engroupe, une occasion pour moi de parler avec plusieurs en même temps. Mais, très souventcela ne débouchait sur aucun rendez-vous parce qu’elles commencaient à parler entre ellesune fois j’avais présenté mon sujet et moi, je n’arrivais plus à dire ce que je voulais. Puis lasonnerie qui signalait la fin de la récréation sonnait, et elles partaient à toute vitesse. Celas’est produit à plusieurs reprises avant que je « comprenne » que ce n’était pas la bonneméthode. J’ai donc commencé à procéder d’une autre manière : lorsqu’un professeur étaitabsent ou pendant une heure creuse dans leur emploi du temps, les élèves s’installaient dans le« hall » en petit groupe et cela m’a donné l’occasion de les approcher tranquillement. De cettemanière, en les approchant plutôt lorsqu’elles étaient moins nombreuses, j’ai réussi à« trouver » mes filles. Certes, souvent j’ai eu des refus et même s’il y avait quelqu’un quivoulait bien participer, c’était souvent « oui oui on verra ça la semaine prochaine ». D’unemanière générale, j’ai du insister pour prendre le rendez-vous tout de suite. 5.2.2.2 La difficulté de bien présenter son objet de rechercheLorsque l’on effectue une recherche, il est essentiel que les participant-e-s connaissent l’objetpour qu’elles et ils aient conscience de l’importance et de la nature précise de la contributiondemandée. Lorsque les jeunes filles m’ont demandé pourquoi je me suis intéressée à elles etpourquoi la beauté, je me souviens que j’ai eu peur de donner une « mauvaise réponse » etqu’elles me comprennent mal. Même si je savais très bien pourquoi j’étais là, au début j’avaisdu mal à transmettre mes idées et j’ai hésité de peur de donner une impression « bizarre ». Lefait qu’elles se sont interrogées sur mon intérêt pour elles peut montrer leur méfiance vis-à-visde moi. En effet, après chaque entretien j’ai demandé ce qu’elles pensaient de notreconversation et pour la plupart j’ai eu un retour très positif. Elles semblaient contentes d’avoirété le « sujet » de mes questions et de mon attention envers elles. Malheureusement j’ai eul’impression qu’il était rare qu’on les écoute. Après tout, mon angoisse de ne pas donner unebonne impression, indiquent aussi une incertitude de ma part quant à mon sujet : d’un coupj’avais l’impression de ne pas savoir ce que je voulais faire comme étude et tout ce que j’avaisdéveloppé jusqu’à ici me semblait soudainement inintéressant. Cependant, au fur et à mesurecela s’est mis en place d’une manière naturelle et j’ai repris confiance en moi. 43
    • 5.2.3 Le profil des jeunes fillesDans un premier temps, je me suis lancée sur le terrain sans rechercher un profil particulierchez les jeunes filles. Mon intérêt était d’abord les « jeunes filles » sans plus de précisonquant à leur parcours ou à leur origines. C’est pourquoi, comme nous l’avons évoqué, lesrencontres se sont fait par hasard au début. Mais, lorsque l’on se rend sur un terrain, il estfinalement, inévitable de ne pas prendre en compte les différences et distinguer des groupes.Ma présence sur le terrain m’a donc forcé à devenir plus précise dans mon analyse. 5.2.3.1 « Filles maghrébines » et « filles noires »Les premières filles que j’avais rencontrées étaient des filles maghrébines. Après quelquestemps sur le terrain j’ai eu l’impression que ces filles faisaient partie du même groupe etqu’elles connaissaient beaucoup de monde à l’école. On pourrait dire qu’elles étaient« fashion » et selon elles-mêmes, elles connaissaient la plupart des élèves. Si cela constitue unbiais, nous tenterons de le prendre en compte dans l’analyse. Il m’a semblé qu’elles faisaientparti des filles « populaires ». Cela m’a également fait réfléchir à la construction des groupesau lycée et dans un premier temps j’ai pu distinguer deux attitudes des filles quant au style.J’ai cru voir d’un côté des filles « fashion » et de l’autre côté des filles « discrètes ». Il m’asemblé que le premier groupe des filles était plutôt des maghrébines tandis que les fillesnoires faisaient parti du deuxième. Cependant, après un petit moment j’ai pu constater que lesstyles de vêtements étaient mixtes, sans différence relative aux origines des filles. Or lesgroupes se sont formés plutôt par rapport à l’origine, quelque chose qui parfois m’a étéconfirmé pendant les entretiens.Malheureusement, ma présence au lycée n’a pas été assez longue afin de distinguer d’unemanière cohérente les groupes des filles. En conséquence, j’ai décidé de ne pas me confronteraux styles différents mais plutôt de fonder mes choix de filles sur leurs origines. C’estpourquoi notre population finale se constitue de sept filles maghrébines, sept filles noires31 etune fille blanche. En effet, j’ai été gêné par le fait de m’approcher les filles en fonction de leurcouleur de peau, car cela sous-entendais que je faisais une différence raciale. En même temps,étant donné la problématique de l’étude, je n’ai pas pu éviter ce type de choix, cette« sélection ». J’ai donc réduit les jeunes filles à leur couleur de peau et en plus, en faisant une31 Comme nous le verrons, avec trois entre elles, je n’ai pas pu finir les entretiens mais nous avons quand mêmedécidé de les inclure dans notre population. 44
    • généralisation comme « maghrébine », « noire » et « blanche ». Si la catégorie« maghrébine » regroupe les filles d’origines marocaines, tunisiennes et algériennes, lacatégorie « noire » est encore plus vaste, ne faisant pas la différence entre filles d’origines« antillaises » et « africaines ». La catégorie « blanche » m’a confronté à la même difficulté.Or je n’ai pas pu faire cette différence à cause de ma courte durée au lycée. Il aura étéindispensable de passer quelque semaines voire quelques mois pour « m’adapter » etconnaître des groupes des filles avant commencer les entretiens. Idem pour les filles« blanches », ce sont elles qui ne sont pas « maghrébines » ou « noires » ? Ainsi, j’ai essayéde rencontrer davantage des filles blanches, mais elles étaient une minorité au lycée et j’avaisdonc moins de possibilités de rentrer en contact avec elles. 5.2.3.2 Une majorité de « Sanitaire et Sociale »Au niveau de la formation des filles, une majorité, plus précisément douze filles, suit la filière« Sanitaire et Sociale », un BEP qui ouvre sur les métiers du milieu médical/soignant. Parmielles, nombreuses pensaient être aide-soignante ou infirmière plus tard. Les trois autres fillesinterviewées étaient en « Seconde général », avec langue comme spécialité, ouvrant sur unepoursuite d’études. La filière médico-sociale est la principale formation du lycée parmi lesfilles. Ainsi, je ne considère pas comme un problème que la majorité des filles interviewéesoit issue de cette filière. 5.2.3.3 Bilan signalétique des jeunes filles interviewéesEnsuite, lorsque l’on conduit une recherche, il est important de respecter l’individu et sonintégrité. Les prénoms de jeunes filles ont été changé afin de garantir leur anonymat. Pour lamême raison, l’information trop détaillée sur le lycée n’est pas révélé dans le travail. Pour unbilan de la population étudiée, voir le tableau ci-dessous : Profession du ProfessionPrénom Age Origine Formation père de la mère Fratrie Son beau-père Femme auDounia 17 Marocaine SAN* "travaille" foyer 1 sœur cadette, 1 frère cadet Femme auKesso 16 Guinéenne Seconde** En retraite foyer 1 sœur ainée, 1 sœur cadette Ne vit pasFarah 17 Malienne Seconde avec elle Puéricultrice 2 frères ainés, 1 frère cadet Franco- Ne vit pasAssia 17 Algérienne Seconde avec elle Inspectrice 1 sœur cadette Pas de Pas deHaniya *** 17 Malienne SAN réponse réponse Pas de réponse Aide 1 sœur ainée, 1 sœurBentadia 16 Malienne SAN En voyage maternelle cadette, 1 frère cadet 45
    • 1 sœur ainée, 1 sœur Femme au cadette, 1 frère ainé, 1 frèreYasmine 17 Marocaine SAN Gardien foyer cadet Chef déquipeCamille 17 Française SAN douvrier Gardienne 2 sœurs ainées, 1 frère ainé Femme au 2 sœurs cadettes, 1 frèreNadia 17 Marocaine SAN En retraite foyer ainé, 2 frères cadets Aide 1 sœur ainée, 2 frères ainés,Amelle 19 Marocaine SAN Ouvrier qualifié maternelle 2 frères cadets Employé dans Femme au 1 sœur ainée, 1 sœurZarin 17 Algérienne SAN un magasin foyer cadette, 1 frère cadet Malienne- Mère au 1 sœur cadette, 2 frèresMeliou 18 Guinéenne SAN Elle ne sait pas foyer cadets Femme au 2 sœurs ainées, 3 frèresSamira 17 Tunisienne SAN "travaille" foyer ainés Pas de Pas de Pas de Pas de réponseFlorence*** 17 réponse SAN réponse réponse Pas de Pas de Pas de Pas de réponseNatacha*** 17 réponse SAN réponse réponse*SAN = Sanitaire et Social (BEP)** Préparation pour le Bac*** Nous navons pas pu finir lentretien correctement, par là plusieurs « pas de réponse », mais j’ai décidé de lesinclure dans l’échantillon5.3 Méthodologie de travailDu type d’étude et de ses objectifs dépend le choix de l’outil méthodologique et, partant decette idée, il m’a semblé évident que l’approche qualitative était la méthode la plus adaptée àmon travail. Effectivement, l’approche qualitative vise à faire ressortir la voix et l’expériencede quelqu’un afin de connaître son histoire. Annika Lantz32 (1993) maintient que l’objet de larecherche détermine la méthode, qui ensuite limite les aspects que l’on souhaite d’étudier.L’expérience personnelle de chaque jeune fille est importante et leurs pratiques, leurs visionsconstituent le cœur de ce travail. Elles seront essentielles pour mes interprétations finales.Ainsi, j’ai donné la priorité aux entretiens individuels mais je n’ai pas négligé l’observationpendant ma présence sur le terrain. Nous regarderons dans les parties suivantes les étapesdifférentes liées aux entretiens et les difficultés j’ai rencontré. 5.3.1 L’entretien comme outil et son guideDans l’optique de ma problématique et de la vision féministe que nous suivons, j’ai souhaitéconduire des entretiens individuels avec les jeunes filles, et les laisser parler de la beauté enles guidant avec mes questions. Les entretiens offrent au chercheur ou à la chercheuse la32 Sociologue suédoise 46
    • possibilité d’enrichir ses connaissances par l’écoute des trajectoires de vie, des expériencespersonnelles, des valeurs, des attitudes etc... En effet, l’avantage des entretiens est le contactdirect avec l’individu. Lors de mes échanges, il a fallu jongler entre l’entretien ouvert etl’entretien semi-ouvert. Tout cela aidé d’un guide préparé à l’avance.33 Cette technique m’apermis de me concentrer sur les thèmes à aborder en laissant les filles s’exprimer librement, àpartir de leurs propres expériences. Le guide a servi de base, mais qu’il n’a pas été suivirigoureusement si cela n’était pas nécessaire.Les questions ont, bien sûr, été posées en rapport avec la question initiale de ma recherche etmes hypothèses. Lorsque j’ai construit le guide d’entretien, il a fallu, dans un premier tempsréfléchir à l’ordre des questions. Je savais toujours le prénom de la fille, et en général quelleformation elle suivait (des informations que j’ai notées lorsque nous avons pris notre rendez-vous). Nous avons commencé par regarder les photos ensemble et la discussion a débuté surla notion de beauté, au sens large. La deuxième partie regroupe des questions sur l’apparencephysique des jeunes filles puis a suivi des questions sur leurs habitudes et leurs pratiques dansla recherche de la beauté. Ensuite, nous avons abordées des questions un peu pluspersonnelles sur leurs vies. Enfin, les dernières questions ont un caractère précis, directementliée à ma problématique. Cet ordre des questions m’a semblé logique pour les raisonssuivantes : j’ai voulu commencer avec des questions sur la beauté en générale puisque c’étaitmon sujet principal. Puis, je ne voulais pas que les toutes premières questions soient troppersonnelles étant donné que l’on ne se connaissait pas. Au final, toutes ces questions ont eupour but d’atteindre la réalité des jeunes filles et le climat dans lequel elles vivent. Nousverrons dans la partie suivant comment se sont passées mes rencontres avec les filles et mesdifficultés. 5.3.1.1 L’idée des photosNous avons déjà évoqué certaines difficultés rencontrées concernant l’apprehension del’enquête par les filles. Ainsi, pour qu’elles se sentent à l’aise avec moi, j’ai proposé que l’onse voit la première fois en groupe pour regarder des photos de mode. Pour Stéphane Beaud etFlorence Weber (2003), il faut dans un premier temps gagner la confiance des interviewéespour conduire l’entretien. C’est pour cela que j’ai voulu que l’on commence à parler de labeauté de manière anodine pour introduire mon sujet « en douceur ». Une première rencontre33 Le guide d’entretien se trouve en annexe 4 47
    • pour se « découvrir ». A partir de ces photos, que l’on trouve en annexe 5, j’ai voulu avoir unepremière idée de la manière dont les filles se positionnent identitairement, notamment surleurs origines. La tâche a donc été de regarder les photos pour après choisir les trois « plusbelles » femmes et les trois « moins belles », selon elles.J’ai choisi les photos à partir des magazines différents tel que « Marie Claire », « Elle »,« Avantages », « Gazelle », « Miss Ebène », « Amina », qui sont des magazines« typiquement féminins » dans le sens qu’ils s’intéressent surtout à la mode, la beauté, lestendances, la cuisine etc... « Marie Claire » se dit être « tout ce qui intéresse une femme ».« Elle » est considérée comme un magazine universel montrant les dernières tendances de lamode. « Avantages » est « le reflet d’une génération de jeunes femmes actives » « Gazelle »se dit être « le magazine de la femme musulmane ». Quant à « Miss Ebène » il se déclarerepresenter « la femme moderne » en ciblant particulièrement un public de femmes noires. Leprofil d’« Amina » est « le magazine de la femme africaine ». Lorsque j’ai sélectionné lesphotos j’ai essayé d’avoir une diversité de femmes au niveau de la couleur de la peau et de lacoiffure. Toutes les femmes, à l’exception de la femme sur la photo numéro 3 et de celle surla photo numéro 11 (chanteuse), sont des modèles posant pour montrer des vêtements ou unecoiffure et/ou un maquillage. J’ai fais ce choix afin d’avoir une cohérence parmi les photosau niveau de la pose, de la lumière et du « styling » (coiffure, maquillage, vêtements). Lafemme de la photo numéro 3 n’est pas un modèle, elle est interviewée par le magazine.Malgré cela j’ai décidé d’utiliser cette photo puisqu’il a été difficile, voire impossible, detrouver une femme noire ayant ses cheveux naturels dans les magazines. Quand j’ai choisi laphoto numéro 11, je ne savais pas qu’elle était une chanteuse célèbre et en conséquence, cettefemme était moins neutre car elle était déjà un visage connu pour la majorité des jeunes filles.Lors des premiers rendez-vous, la discussion sur les photos a été longue et très détaillée et jeme suis rendue compte que cela prenait trop de temps. Nous nous sommes vues pendantpresqu’une heure, et j’ai compris que je ne pouvais pas continuer de cette manière puisque jen’avais pas ce temps. Il était déjà difficile de réussir à réunir plusieurs filles disponibles enmême temps. En conséquence, j’ai commencé chaque entretien avec les photos sans insisterpour avoir des commentaires à chaque photo, mais en leur demandant plutôt leurscommentaires une fois qu’elles avaient choisi les trois plus belles et les trois moins belles. Cediagramme se trouve également en annexe 6. Mais, au final, ces photos ne constituent pas un« vrai » outil méthodologique puisque je n’ai pas eu le temps de faire l’analyse 48
    • « correctement ». Cependant, dans l’analyse principale, je me suis parfois servie de ces photospour illustrer ce qu’ont dit les filles. Après ce premier rendez-vous, j’ai dû fixer un nouveaurendez-vous pour l’entretien individuel, mais souvent tout s’est fait en même temps. 5.3.2 Le déroulement des entretiensPendant le mois de mai, je me suis rendue au lycée pratiquement tous les jours pourfinalement rencontrer quinze jeunes filles dont onze individuellement. J’ai rencontré lesquatre autres filles deux par deux, pour des raisons pratiques du aux temps que nous avions.Toutes les entretiens ont été effectués au lycée dans des salles différentes. En général,l’entretien a duré environ cinquante minutes, mais certain ont duré jusqu’à une heure et demi.J’ai été obligé de réduire le temps de nos entretiens parce que les filles avaient rarement plusd’une heure à me consacrer, soit parce qu’elles reprenaient leurs cours soit parce qu’ellesdevaient rentrer chez elles. Cela m’a parfois mis mal à l’aise et je n’ai pas pu me concentrerentièrement puisque je regardais regulièrement l’heure. Les entretiens ont été enregistré avecune magnétophone pour être ensuite retranscris. J’ai essayé de les retranscrire mot à mot afinde garder la manière dont s’expriment les jeunes filles. Or les retranscriptions ont été difficilespuisque ce n’est pas toujours évident de traduire la langue parlé à l’écrit. En plus, étant donnéque le français n’est pas ma langue maternelle, j’ai parfois eu des problèmes pour distinguerce qu’ont dit les jeunes filles. Généralement, l’emploi du magnétophone n’a pas posé deproblèmes, toutes les filles l’ont accepté, même si au début, elles étaient souvent un peugénées par le fait d’être enregistrées. 5.3.2.1 Savoir animer la discussionAu début, j’ai été satisfaite de mon guide d’entretien sur laquelle j’ai pu m’appuyer. Pendantles premiers entretiens j’ai plutôt suivi mon guide, ce qui m’a permis d’adhérer à un fil rouge.Cela a eu des avantages comme des désavantages. L’avantage se trouve dans le fait que je mesuis basée sur mes questions et si je ne savais pas quoi dire, j’ai regardé dans mes papiers pourcontinuer avec la prochaine question. Par contre, ceci fut aussi un désavantage puisque d’uncoup la discussion était moins « libre » et parfois même un peu tendu. J’avais tendance àrester trop fixé sur mes questions. Au fur et à mesure, je me suis moins appuyé sur le guide etla discussion a souvent été plus vivante. Si la discussion dérivait sur un autre sujet, j’aitoujours essayé de les réorienter vers mes questions. Or, je n’ai pas toujours réussi à le faire etil m’est arrivé de ne pas poser certaines questions. Je ne trouve pas que cela constitue un 49
    • véritable problème parce que les questions « oubliées » n’étaient, au final, peut-être pas aussiimportantes pour mes interprétations finales.Avec les questions qui parlaient de la « race » ou des origines, je n’ai pas été toujours à l’aiseen les posant. J’ai eu peur qu’elles les interprètent mal, qu’elles se demandent pourquoi jevoulais avoir de telles informations. Je n’ai pas toujours réussi à être assez adroite mais au furet à mesure j’ai appris que pour les filles c’était normale de parler en terme de « noir-e »« maghrébin-e », « arabe », « rebeu », « africain-e », « français-e » (être français-e est égal àêtre blanc-he)... 5.3.2.2 La « chasse » après des salles et des jeunes fillesIl m’a semblé pratique de faire les entretiens au lycée. C’est moi qui me suis déplacée et lesfilles restaient dans un milieu qu’elles connaissaient. Pourtant, il n’a pas toujours été évidentde trouver des salles libres, et j’ai souvent perdu beaucoup de temps en cherchant des salles.Si j’ai du courir après les salles, j’ai aussi souvent été obligée de courir après les jeunes filles.Nous avions toujours rendez-vous devant le bureau des surveillant-e-s mais souvent il fallaitque j’aille chercher les filles dans les couloirs ou dehors pour leur rappeler que l’on avaitrendez-vous. J’avais du mal à faire comprendre aux filles que leur participation était unengagement de leur part. S. Beaud et F. Weber (2003) parlent d’un « pacte d’entretien », et jen’ai pas toujours bien réussi à leur expliquer leur implication pour mon étude. A denombreuses reprises, des filles ne sont pas venues aux rendez-vous, soit elles ont oublié, soitelles étaient obligées de quitter le lycée pour diverses raisons. Cependant, quand cela s’estproduit, elles se sont, dans la plupart des cas, excusées après et on a pu prendre un autrerendez-vous. En tout état de cause, cette « chasse » après les salles et les filles m’a parfoisdécouragée, mais certes, cela fait partie de la recherche. 5.3.3 Les rapports entre les jeunes filles et moiL’interaction entre moi et les filles est essentielle pour la collecte de données. Les facteurs telsque âge, « race », sexe, classe, style de vêtements, langue... influencent l’interaction. Si unemajorité des filles a été un peu timide, il faut rappeler la distance entre nous, surtout en termesd’âge. Avec une majorité des filles il y avait une différence d’âge de dix ans. Même si jeconnais le période dans lequel elles se trouvent, j’ai été une étrangère à leur monde, et c’estquelque chose qui m’a intimidé aussi. Si la différence d’âge a surement joué dans l’interaction 50
    • entre moi et les jeunes filles il ne faut pas négliger d’autres facteurs comme ma positiondominante socialement, au regard de mon statut d’étudiante, de femme blanche etc.... 5.3.3.1 L’équilibre entre une relation professionnelle et une relation privéeAu début les jeunes filles m’ont vouvoyé même si j’avais dit que je préférais qu’elles metutoient. Certaines d’entre elles m’ont même appelé « Madame » et j’ai réalisé qu’elles sesentaient loin de moi. Au fur et à mesure quelques filles ont commencé à me tutoyer et ladistance s’est réduite peu à peu. Un jour Amelle m’a même fait la bise et je me souviens quej’ai été un peu gênée, j’ai pensé à toutes les autres filles à qui je ne faisais pas la bise et cequ’elles devaient penser si je faisais la bise à Amelle et pas à elles. De même, une fois Nadiaest venue me parler quand j’étais dans le couloir et elle me posait plein des questions sur moiet j’ai répondu volontairement. Après j’ai eu peur d’en avoir trop racontée, peur que cela nedonne pas une image « professionnelle » de moi. Il fallait que je reste concentrée sur mon rôlede chercheuse. Mais, c’est justement lorsque nous arrivions à avoir une relation un peu pluspersonnelle que la confiance s’est gagné et que les filles ont été plus à l’aise avec moi. Eneffet, je me suis rendue compte de l’importance de parler de moi aussi, car cela montre que jevoulais aussi qu’elles me connaissent. De même, une fois avec Haniya et Bentadia j’ai réussià réduire la distance un peu entre elles et moi en nous regroupant comme « nous lesfemmes ». Le fait que je sois une femme a également contribué au développement de mesentretiens. Nous garderons cependant en tête ce que souligne Beaud et Weber (2003) : leraisonnement scientifique doit précéder la sensibilité et la subjectivité. 5.3.4 Les rapports de dominationAvec quelques filles maghrébines je me suis sentie plus proche mais j’ai également eul’impression d’avoir plus de difficulté à rencontrer des filles noires. Je l’ai analysé ainsi : Toutd’abord, j’ai croisé Yasmine, Amelle, Zarin et Nadia à plusieurs reprises, nous avons donc eul’occasion de parler un peu en dehors de nos entretiens. De l’autre côté, même si une majoritédes filles avaient des copines de toutes origines, on peut penser que les filles maghrébines sesentaient peut-être moins éloignées de moi en terme de « race ». Cela peut également être vraide ma part. En effet, nous verrons dans l’analyse que les filles maghrébines sont perçues entant que filles blanches. A part Nadia, ces filles étaient ouvertement intéressée par la mode etla beauté et se sentaient plutôt à l’aise quant au sujet de mon étude. De la part des filles noires, 51
    • il m’a semblé plus difficile de trouver des filles qui voulaient participer à mon étude, elles ontété plus nombreuses à dire non que les filles maghrébines. Nous soulignons cependant quecertaines des filles maghrébines ont joué le « rôle d’intermédiaires » en expliquant à leursamies de quoi il s’agissait (Beaud & Weber 2003). On peut être tenté de penser que le rapportde domination en termes de « race » a joué dans mes difficultés pour trouver des filles noires.En plus, une fille m’a expliqué qu’il vaut mieux interroger d’autres filles, des « bombes »comme elle avait dit. Malheureusement je ne sais pas si elle visait des filles noires ou desfilles maghrébines. Quant aux entretiens je n’ai pas eu cette impression. Certes, si j’avais étémaghrébine ou noire, les rencontres et les entretiens se seraient peut-être passés autrement.J’aurais pu animer une autre discussion autour des pratiques de coiffure ou concernant nosorigines.Dans la prochaine partie seront développés les résultats de ma recherche. 52
    • DEUXIÈME PARTIE :PRÉSENTATION DES RÉSULTATS 53
    • Nous allons maintenant analyser l’ensemble des résultats obtenus sur notre terrain derecherche. L’analyse est divisée en deux sous-parties qui ensuite s’articulent autour d’unthème central. Dans un premier temps nous traiterons en trois chapitres de la beauté en tantque système de normes. Le premier chapitre nous servira à définir la notion de beauté. Dansles deux chapitres suivant, nous étudierons les pratiques (maquillage et cheveux) et lesfacteurs entrant en jeu dans la beauté chez les jeunes filles. Cette partie est censée théoriser labeauté à partir de la vision des adolescentes que nous avons rencontré. Dans un deuxièmetemps, nous développerons en trois chapitres les enjeux de la beauté ce qui nous permettraitde situer la notion de beauté dans une nouvelle perspective afin de pouvoir mettre à jour lesmécanismes de domination. Le quatrième chapitre traite des différentes couleurs commecritère de beauté. Dans le cinquième chapitre nous nous intéresserons au rapport des jeunesfilles aux normes de beauté. Enfin, dans le dernier chapitre nous aborderons la question de lapossession du corps des jeunes filles dans leur vie quotidienne. Globalement, cette deuxièmepartie a pour but de recontextualiser la notion de beauté, pour finalement, faire ressortir lesrapports de domination. 54
    • PARTIE ILA BEAUTÉ : UN SYSTEME DE NORMES CHEZ LES JEUNES FILLES 55
    • CHAPITRE 1 LA COMPLEXITÉ DE LA BEAUTÉ CHEZ LES JEUNES FILLESJeune, belle et saine, telle est exclusivement l’image idéale de la femme que proposent lesmédias et la publicité. Le fait d’être belle est important pour les jeunes filles bien qu’ellesn’aient pas toutes les mêmes critères de beauté, qui, de premier abord semblent nombreux.Cependant, parmi les photos exposées aux interviewées, nous pouvons remarquer que ce sontla plupart du temps, les mêmes femmes qui sont classées comme étant les plus belles. En toutétat de cause, pour définir les critères de beauté, la plupart des filles font référence àl’apparence physique, à ce que l’on voit de l’extérieur. Nous commencerons donc d’abord pardonner une définition de la beauté et des critères de beauté en analysant le discours de cesjeunes filles.1.1 Être fille, c’est être belleSamira m’affirme que « les femmes s’en occupent plus de leur charme » puisqu’elles semaquillent et font plus attention à leur habillement que les hommes. Dounia est du même avisparce que, comme elle le dit : « [les] femmes elles aiment /.../ être bien, se présenter bien /.../je trouve normal /.../ qu’une femme prenne soin d’elle ». Elle ne veut pas par exemple que soncopain s’occupe trop de lui, mais il doit rester « propre ». Yasmine, m’explique qu’ « il y a untout état de choses » qui jouent sur la beauté : « Des fois elle [la beauté] vient comme ça des fois elle vient pas comme ça il faut la chercher aussi /.../ il y a plein des choses, sur l’alimentation par exemple il faut manger équilibré pour avoir certains formes, faire du sport, après c’est le maquillage après c’est la tenue, il y a plein des choses qui jouent sur la beauté. Donc il n’y a pas que le maquillage ou la tenue. Il faut être sexy, il faut être belle, il faut être grande, il faut avoir des formes, il faut être fine, il y a la tenue, le maquillage, la coupe, il y a plein de chose, la beauté, enfin, c’est plein de choses »Nous apprenons avec la réponse de Yasmine que la beauté est complexe et que les critèressont nombreux. Lorsque je lui demande si elle se trouve belle elle baisse sa voix et dit qu’ellese sous-estime toujours et elle ne répond pas vraiment. Pour Yasmine, pour être belle, il 56
    • faudra travailler son corps d’une manière ou d’une autre et être prête à faire des efforts pour «chercher » la beauté. La beauté repose ici dans le principe que l’on fabrique son apparence àpartir de la nourriture, du sport, du maquillage, des vêtements et des cheveux. En conformitéavec C. Guillaumin sur l’ « intervention » du corps, les filles trouvent qu’il est important deprendre soin de soi et de s’occuper de leur apparence. Il n’est pas seulement important, maismême « normal » comme le dit Doumia. Elle ne se trouve pas belle mais plutôt « normale ».Zarin, est encore plus spécifique, ce sont les femmes qui doivent s’occuper d’elles : « j’aime pas trop si [un homme] prend soin de lui, ça fait un peu féminin pour moi, [qu’]il prend soin un peu voilà, au niveau de cheveux, pas plus [mais] il [ne] faut pas s’épiler les poils [si on est un homme] ! »Par contre, selon elle, la beauté n’est pas accessible à toutes car il faut avoir du charme pourêtre belle. Zarin rit lorsque je lui demande si elle se trouve belle en disant « je sais pas ».Ensuite, il faut être féminine pour être belle et quand je lui demande d’expliquer comment onest féminine elle me répond : « Euh, coquette quoi, faut prendre soin d’elle /.../ s’arranger correctement par rapport aux affaires, au niveau de la beauté /.../ il faut savoir sortir la beauté »Or, s’il faut « savoir sortir sa beauté » comme le dit Zarin, il faut aussi savoir rester discrètequand on est du sexe féminin. « La femme elle est discrète /.../ elle est belle dans son coin »m’explique Farah. « Une fille qui crie tout le monde voit, elle est extravagante /.../ il n’y a pasdu suspens » elle continue.Pour ces filles le fait de s’occuper de soi est une norme féminine. Comme le fait remarquerl’anthropologue Fanny Ambjörnsson (2003) dans son étude sur les jeunes filles, la normen’existe jamais en force de soi, mais toujours en relation à un pôle d’opposition réfléchi.Donc, si on prend soin de soi, on adopte la norme féminine qui se crée en opposition aumasculin, genre qui est censé ne pas prendre soin de lui. Ainsi, les filles mettent en scène leursexe, ce que nous comprenons comme une condition capitale chez elles pour être féminine. Ilfaut montrer que l’on est une fille et cela passe par le fait de se faire belle, c’est par ce biais làque se construit la féminité. Le corps devient « sexué » (Guillaumin 1992). 57
    • 1.2 Les caractéristiques de la beautéSelon Camille la beauté dépend de la personne et on ne peut pas donner une réponsegénérale : « Ca dépend de la personne. Il y a des personnes qui sont belles naturelles et il y a des personnes qui ont besoin de maquillage. On peut avoir des cheveux courts, des cheveux longs, des petites bouches, des petits yeux, des yeux marron. »Camille ne pense pas qu’il n’y a pas une personne qui est plus belle qu’une autre mais elle ditclairement qu’elle ne se trouve pas belle. Haniya et Bentadia m’expliquent que pour elles, labeauté se trouve dans le visage et dans les expressions sans pouvoir donner plus de précisions.Lorsque je demande aux filles si elles se trouvent belles, Haniya s’écrie « c’est la question quitue ! ». Je lui demande pourquoi et les deux filles m’expliquent qu’elles ne sont pas moches,mais elles ne se trouvent pas forcement super belles non plus. La réponse d’Assia se situedans l’abstrait, d’après elle il n’y a pas de critères pour être belle. Elle dit « ça depend » si ellese trouve belle sans préciser davantage. En effet, tout le monde peut être belle et cela revientchez la plupart des filles. Nous verrons cependant au long de l’analyse que c’est plutôt unequestion d’interprétation des normes et de volonté de s’en approcher. Comme Dounia,Florence et Natacha se trouvent « normales » lorsque je les demande si elles pensent qu’ellessont belles. Selon Florence il faut avoir du volume dans ses cheveux pour être belle, sa copineNatacha est d’accord : les cheveux sont importants afin d’avoir un beau visage. Les deuxfilles ont des tresses. Sans les cheveux, ou sans le volume, on n’est pas belle car la norme estbasée sur les cheveux longs. Nous verrons l’importance des cheveux plus tard. Pour Amelle levisage joue un rôle essentiel : « Je dirais la peau, les cheveux, le visage et il y a le corps quand même un petit peu, le corps moins en fait, le plus important c’est /.../ le visage parce que c’est là on voit tout en fait /.../ La peau c’est très très important /.../ la couleur après c’est pas important c’est plus les peaux lisses, bien entretenues pas de boutons, ça fait propre en fait /.../ » 58
    • La réponse d’Amelle est plus précise mais montre aussi la difficulté de définir clairement lescaractéristiques de la beauté. Elle ne se dit pas être belle mais « charmante » et le fait de setrouver belle dépend de son moral. Elle nous raconte que le visage est essentiel et qu’il fautsavoir bien entretenir sa peau. La norme est une peau lisse et propre sans distinguer la couleurde la peau. Pour obtenir une peau lisse il est, parmi nombreuses des filles, fréquent de mettrede fond teint qui fait plus « clean » comme le dit Haniya. Nous tenterons d’expliquer lespratiques de maquillage davantage dans le deuxième chapitre, où nous verrons que lemaquillage fait partie des normes de la beauté.Farah par exemple pense que la simplicité et le fait de rester naturelle sont nécessaires pourêtre belle. Ainsi, la beauté repose sur le fait d’être soi-même : « il faut pas vouloir ressemblerà quelqu’un » comme elle le dit. Elle ne se trouve pas belle et dévoile qu’elle aimerait « toutchanger sauf ses yeux ». Les réponses de Kesso et Nadia rejoignent ce que dit Farah, en cequ’elles disent que la beauté repose sur le fait d’être naturelle. Quant à Kesso, elle est la seulede toutes des filles qui clairement réponde « oui » lorsque je lui demande si elle se trouvebelle. Comme Amelle, Nadia ne se trouve pas belle mais « charmante ». En dehors du lycée,elle porte le voile et m’explique qu’elle se sent « plus en sécurité avec » et donc plus bellequand elle n’est pas à l’école.1.3 L’harmonie des qualités pour être belleMeliou, est la seule fille à penser que la beauté se trouve à l’intérieur de la personne : « C’est sur la qualité, ce qu’il y a au fond de soi-même et pas ce qu’il y a l’extérieur, c’est ce qu’il y au fond, c’est-à-dire la générosité, l’attention /.../ la beauté c’est ça en fait. C’est ce qu’il y a au fond de soi c’est pas ce qu’il y a l’extérieur.»Elle me répond avec « je sais pas » lorsque je lui demande si elle se trouve belle mais trouveque sa mère est belle, voire la plus belle femme au monde. Pour Samira la beauté repose sur lecharme : « la beauté c’est le petit charme, c’est un petit charme qui va sortir. On voit une personne, il y aura un petit charme qui va bien, quand on voit une 59
    • personne belle mignonne /.../ il y a un petit charme qui va bien /.../ c’est pas quelque chose sur son visage qui va bien à elle, c’est son charme mais je sais pas exactement, si je vois une personne je peux dire c’est quoi son charme »Elle ne se trouve pas belle mais plutôt « mignonne » et évoque l’actrice indienne AishwaryaRai comme la plus belle femme. Nadia et Amelle sont du même avis en disant que cettefemme a « tout ». Yasmine, qui pense que la beauté, « c’est plein de chose », ajoute aussil’idée de l’attirance afin de définir la beauté. Mais, au final, elle fait la distinction entre le faitde plaire et la beauté : « On peut être belle mais pas attirante. /.../ Pour moi c’est deux choses différentes... /.../ Etre belle /.../ c’est quelqu’un qui a ce qu’il faut, fin qui a pas de défauts /.../ quelqu’un qui est attirante c’est quelqu’un /.../ [avec] par exemple des yeux qui pétilles, des choses qui attirent sur la personne, elle peut être charmante »Quelqu’un qui n’a « pas de défauts » signifie pour Yasmine une personne belle. On peutcependant cacher ses défauts, comme nous le verrons dans la partie traitant du maquillage.Comme Samira, Yasmine parle aussi du fait d’avoir du charme et être « charmante », mais leplus important c’est de « se mettre en valeur ». Par se mettre en valeur, nous avons vu qu’ils’agit en particulier de prendre soin de soi, afin de montrer que l’on est une fille.Nous entrevoyons ici un discours assez vague sur la beauté. Pour les jeunes filles il sembledifficile de se trouver belles, et dans les cinquièmes et sixièmes chapitres nous tenterons dediscerner les raisons pour lesquelles dire qu’on se trouve belle est quelque chose de difficile.La majorité d’entre elles trouve sa mère belle, à part de Camille et Bentadia, mais toutes lesfilles pensent que les femmes dans la famille sont belles.Dans le chapitre suivant nous distinguerons les fondements spécifiques de la beauté etcomment ceux-ci s’expriment chez les jeunes filles. 60
    • CHAPITRE 2 ÊTRE MAQUILLÉE : ÊTRE FÉMININELes produits cosmétiques font partis de la « féminité ». Prenons n’importe quel magazine pourles femmes et nous apprendrons que le maquillage nous rend « plus belle » et que nous enavons besoin. La plupart des jeunes filles utilise régulièrement du maquillage : le mascara(pour les cils), le crayon (pour les yeux) et le fond teint (crème pour la peau). Ces produitssont quasiment intégrés dans l’apparence des filles, et font partie de leurs habitudes. Douniaraconte qu’il y a des filles qui se maquillent plus que d’autres, mais, qu’au final, toutes lesfemmes se maquillent. Il est capital de mettre du maquillage mais, il ne faut surtout pas semaquiller à l’excès car « les hommes n’aiment pas des filles qui se maquillent beaucoup »comme le dit Samira. Le maquillage est cependant très souvent perçu comme un critère debeauté chez les jeunes filles. Par exemple, lors de mes premières visites au lycée je me suisapprochée de deux filles pour demander si elles accepteraient de faire un entretien. L’uned’elle a déclaré que comme elle ne se maquillait pas, elle pensait qu’elle ne serait pasintéressante pour mon étude. Or, ici nous trouvons une contradiction chez les filles : il estessentiel de rester naturelle pour être belle mais le maquillage est considéré comme un moyenpour faire ressortir sa beauté. En tout état de cause, j’ai pu observer qu’une majorité de fillesau lycée se maquille, et nous pouvons distinguer plusieurs aspects relatifs au maquillage et àson rôle.2.1 Avoir « bonne mine »Camille est la seule parmi les filles à ne jamais se maquiller. Elle ne voit pas l’intérêt demettre du maquillage, car pour elle c’est comme si on avait quelque chose à cacher. Elletrouve que le maquillage peut rendre une personne plus belle mais finalement cela empêchede voir la personne en vrai. Cependant, pour certaines filles le maquillage est une« obligation ». Zarin met du mascara et du crayon tous les jours, elle se dit qu’il faut faire un« minimum quand même ». Dounia se maquille « légèrement » tous les jours avec du mascara,du crayon et un peu du blush pour avoir « bonne mine » et ne pas avoir l’air d’être« fatiguée ». Assia partage cette idée, elle met du crayon, du mascara et du fard à paupièrespour avoir « bonne mine ». Mais : « quand j’ai la flemme ou quand je suis en retard je metsjuste un peu de crayon ». De plus, elle met de la crème autobronzante : « sinon j’ail’impression d’être malade » à cause de sa peau qu’elle trouve pâle. Amelle aussi se maquilleavec « de la poudre pour donner une bonne mine quand même ». Même si Assia est en retard 61
    • elle prend le temps de se maquiller, et quant à Zarin et Amelle, elles trouvent qu’il faut« quand même » se maquiller. Nous voyons donc une importance à donner une bonne imagede soi par le fait de se maquiller.Comme l’avait dit Camille, le maquillage devient un outil pour « cacher », dans ce cas, lafatigue. Cela semble être l’une des raisons principales pour se maquiller. Quand je demande àZarin pourquoi elle se maquille elle me répond : « Bah je sais pas parce que ça ressort les yeux, et moi le matin je suis fatiguée donc /.../ voilà, il faut cacher tout ça un peu, la fatigue et tout /.../ C’est plus /.../ pour moi et les gens /.../ qu’on me voit tous les jours. »Mais certes, à la base on veut être plus belle. Haniya explique que l’on devient plus « clean »avec par exemple en mettant du fond teint, cela cache les défauts : « Le maquillage ça rendplus belle, /.../ comment dire, on voit pas tes défauts. » La mère de Farah lui a conseillé demettre du fond teint pour la même raison : « pour enlever mes cernes ». Meliou en met« pour une peau lisse et [pour] éviter [que l’on voit] les boutons ». En effet, le maquillagepeut être un moyen pour se sentir plus belle et à l’aise : « Par exemple avant hier, j’étais fatiguée et j’étais toute pâle et je me suis regardée : j’avais des boutons et j’ai dit il faut que je l’enlève sinon... en fait je me sentais mal dans ma peau. Je me sentirai pas bien alors je me suis lavée je me suis coiffée et j’ai mis de maquillage. C’était un dimanche et après je me suis sentie bien. /.../ C’est psychologique » Nadia2.2 Le maquillage, un critère pour sortir ?Le maquillage est donc important pour avoir se sentir plus attirante et pour être bien dans sapeau. Yasmine se maquille avec du mascara et du crayon « selon les envies » et pas forcémenttous les jours. Pourtant au lycée je ne l’ai jamais vu sans maquillage, on peut alors imaginerque que les jours où elle ne se maquille pas sont les jours où elle ne sort pas. En fait, plusieursfilles racontent qu’elles se maquillent rarement lorsqu’elles restent chez elles. Zarin dit que cen’est « pas la peine » de mettre du mascara si elle reste chez elle car finalement personne ne 62
    • va la voir. Doumia de son côté ne se maquille pas quand elle reste chez elle. A la maison elledemeure « normale » comme elle le dit : « Non, chez moi je reste normale, naturelle /.../ Quand je vais à l’école, quand je sors, je me maquille. »Pareil pour Farah, quand elle ne quitte pas la maison elle ne met pas de maquillage, pourtantelle le fait dès qu’elle va au lycée. Meliou se maquille aussi avec du crayon et du mascaratous les jours : « Souvent quand je suis chez moi je mets. C’est /.../ plutôt s’il y a des gens je mets [du maquillage] et quand je vais dehors je mets pas, mais quand je vais au lycée je mets /.../ comme ça pour le plaisir. Parce que j’ai envie, parce que ça me plait d’en mettre »Bentadia raconte que sa cousine ne peut même pas aller au travail sans maquillage : « Si elle n’a pas de maquillage chez elle elle ne sortira pas, même si elle doit aller au travail /.../ elle a des taches et avec le maquillage on voit rien de tout. Elle [n’]est pas moche franchement mais /.../ quand elle se maquille les yeux avec du mascara et tout elle a un beau regard »Je demande à Amelle s’il y a des fois elle ne se maquille pas : « Ca peut m’arriver mais en général je mets toujours du crayon /.../ C’est dans mes habitudes. [Ca fait partie] du quotidien. [Quand je reste chez moi] ça dépend, je peux très bien rester chez moi et pas en mettre, et des fois j’en mets en fait. Le crayon c’est tout le temps, [c’est] le plus basique »Il est essentiel de donner l’impression d’avoir « bonne mine » aux autres et le maquillage estdevenu un élément capital dans ce procédé. Le maquillage semble d’être exigeant pour lesjeunes filles. Elles ont l’impression de se donner « bonne mine » si elles sont maquillées et unpeu de crayon autour des yeux leur donne un regard éveillé. Le fait de se maquiller faitsouvent parti de leurs habitudes du matin, même si elles sont en retard le maquillage demeure 63
    • une obligation pour certaines. Une majorité des jeunes filles explique qu’elles se maquillentpour elles-mêmes afin de se sentir bien dans sa peau. Mais, au final, la plupart ne semaquillent pas lorsqu’elles restent chez elles puisqu’elles ne vont rencontrer personne. Lemaquillage devient ici un symbole pour se faire belle, ce qui semble important lorsqu’ellessont en présence de leurs ami-e-s. Naomi Wolf nous parle de « beauty pornography » dans lesmédias, illustrés par les femmes toujours professionnellement maquillées sans défauts. Onpeut penser que les filles se sentent concernées par cette image puisqu’il nous semble qu’ellesse donnent en permanence la tâche de donner une bonne image de soi. Nous pouvons alorsnous questionner sur le fait que les femmes doivent recenser un certain nombre de critères debeauté afin d’être vue et d’occuper une place. Si les filles se maquillent pour se sentir bien etpour « plaire » comme le dit Nadia, on note que la plupart d’entre elles se contente de semaquiller uniquement si elles sortent. Le maquillage joue un rôle essentiel pour apparaîtreféminine. Dans le chapitre suivant nous verrons que les cheveux également en font partie. CHAPITRE 3 L’IMPORTANCE DES CHEVEUXLes cheveux sont également un critère de beauté. Yasmine dit même que « les cheveux c’estle plus important chez une femme ». Selon les interviewées, avec des mèches, une nouvellecoupe, une coloration ou un défrisage on peut changer entièrement son apparence entièrementet toutes les filles du groupe avaient au moins une fois changé la nature de leurs cheveux,dans l’intention d’être plus belle. Mais quels cheveux faut-il avoir ? La majorité d’entre ellesavaient les cheveux longs, et si elles ne les avaient pas, souvent, elles le désiraient.3.1 Une « coupe garçon »L’importance d’avoir du volume dans les cheveux revient en permanence chez lesadolescentes. Nous avons vu que pour Florence et Natacha, c’était même un critère pour êtrebelle. Avoir une coupe « trop simple » ou les cheveux « trop plats » comme la photo numéro4, n’était pas un critère de beauté. Pourtant, le volume ne doit pas être trop important : quant àune femme que Dounia aime bien, (photo numéro 6) elle annonce : « Mais avec les cheveuxcomme ça je ne sortirai pas ! ». 64
    • La couleur ou la coupe ne semble pas dans un premier temps être essentiel mais, en regardantles photos elles avaient tout de même tendance à préférer les brunes avec des cheveux longs.Une femme doit avoir des cheveux longs pour être féminine. Si on s’écarte de cette norme, onn’est pas féminine. Pendant une discussion avec Yasmine et Zarin elles insistent sur le faitque les cheveux courts fait « coupe garçon » et masculin. Haniya et Bentadia sont de mêmeavis en regardant une photo (numéro 3) d’une femme aux cheveux court : Haniya : Elle a des cheveux courts, ça lui va pas Bentadia : Si elle avait un autre coupe... Haniya : Oui ça ferait mieuxCamille, qui aujourd’hui a des cheveux longs, m’explique qu’elle s’est fait couper sescheveux très courts une fois « comme un garçon » mais qu’elle préfère les cheveux longspuisqu’elle les a toujours eus et maintenant elle les laisse pousser. Même si les cheveux longssemblent être un critère pour être féminine et belle, Camille ajoute un autre élément commeraison pour vouloir avoir des cheveux longs. Elle explique qu’elle a toujours eu avec sa mère,une relation très froide, elles ne s’entendent plus et lorsqu’elle a eu les cheveux courts« comme un garçon » c’est sa mère qui le lui avait coupé. Donc, la préférence des cheveuxlongs chez Camille peut aussi être influencée par l’acte de sa mère.Dounia regrette de ne pas pouvoir lâcher ses cheveux parce qu’ils sont trop court : « J’aime pas les lâcher /.../ parce qu’en fait j’avais les cheveux long et je suis partie au coiffeur et ils m’ont coupé les cheveux, et là /.../ je peux plus me lâcher les cheveux, c’est trop court. »Avec des cheveux longs il y a plus de possibilités de décorer ses cheveux avec un diadème oudes barrettes par exemple mais surtout, on peut laisser ses cheveux détachés et les laisser« voler ». Il semble que cela est important pour être féminin. A une certaine manière, cettemode d’intervention contribue à leur construction du corps sexué puisque comme nousl’avons vu, les femmes « doivent » avoir des cheveux long afin d’être féminin. La cheveluredevra aussi être lisse et donner l’impression qu’ils « volent » dans le vent. Ainsi, les filleschoisissent de continuer à traiter leurs cheveux avec des produits et des méthodes parfoisabimant, afin de se trouver belle. 65
    • 3.2 Il faut souffrir pour être belle...Haniya précise qu’elle a les cheveux courts mais qu’elle aimerait avoir les cheveux longs, elleajoute alors une postiche qui peut s’enlever du jour au lendemain. Sa copine Bentadia fait lamême chose mais signale qu’elle ne mettra jamais « d’extensions »: « Ouais, par exemple si j’avais les cheveux long, jamais je rajouterai des trucs. Jamais je mettrais des rajouts. Toujours je laisserai mes cheveux naturels, et comme j’ai les cheveux courts, malheureusement /.../ je mets un truc qui accroche. »Pourtant peu de temps après notre rendez-vous Bentadia avait ajouté des tresses à sescheveux. Quand les filles se défrisent leurs cheveux, ils deviennent plus faciles à coiffer, etc’est plus pratique comme le dit Farah. Kesso aussi le confirme. Quant à Kesso elle expliquequ’il qu’il est rare qu’elle garde ses cheveux au naturel, elle met des « rajouts » et des« mèches ». Pour que la coiffure soit « plus pratique et plus jolie », elle fait aussi des tresses.Meliou de son côté exprime son incompréhension quant aux filles qui ont des « rajouts »permanents. Elle trouve qu’il est important de garder ses cheveux au naturel : « C’est pas la peine de te mettre de faux cheveux pour qu’ils soient plus long, non les faux cheveux c’est n’importe quoi /.../ pourtant t’en as déjà /.../ il y a des gens qui ont des cheveux naturels mais ils implantent encore pour que ça fasse plus long, moi je trouve que c’est con. /.../ J’ai des copines, elles se font des tresses avec des mèches avec des locks et tout, ça c’est jolie, mais /../ c’est pas la même chose que t’implanter de cheveux dans ta peau /.../ elles peuvent les retirer. »Les cheveux naturels étant le plus important, parfois nous pouvons tout de même noter que lefait de faire des tresses avec de faux cheveux ou opter pour le défrisage n’est pas considérécomme changer la nature de ses cheveux, cette modification semble complètement intégréepar ces jeunes filles. Quand je demande à Meliou si elle a changé la nature de ses cheveux elledit « non pas de tout » mais elle ajoute qu’elle se fait des tresses : Anna : Tu n’as pas changé la nature de tes cheveux ? 66
    • Meliou : Non pas de tout... souvent je fais des tresses...Meliou dit que le « défrisage » lui permet de ne pas être jugée. Juliette Sméralda (2004)annonce que le « projet de blanchissement » est intériorisé chez les femmes noire. Il est alorspossible d’imaginer un lien entre la chevelure et la couleur de la peau : les femmes noiresauraient-elles intériorisé qu’il ne faut pas laisser ses cheveux au naturel ? Nousdévelopperons davantage cette question dans le quatrième chapitre.Bien que la plupart des filles changent la nature de leurs cheveux de temps en temps, ellessont consciences que ce n’est pas très « bon » pour la chevelure. Yasmine aime bien changersa couleur afin de se donner une nouvelle apparence, mais indique qu’elle doit faire attention : « Maintenant j’ai arrêté parce que j’avais des problèmes avec les cheveux [la coloration] abimait les cheveux /.../ [mes cheveux sont] fragiles. »Amelle signale les mêmes problèmes : « Auparavant j’avais déjà fais des mèches c’est très joli mais le défaut /.../ c’est quand ça part, ça fait tomber les cheveux. Ca abîme énormément et chaque fois quand on se peigne /.../ on se rend compte qu’il y a que les cheveux colorés qui tombent ! Ils sont secs, ils sont comme de la paille ! »La « coloration », les « mèches » ou les « défrisages » semblent abîmer leurs cheveux,pourtant les filles continuent de la faire. Meliou garde ses cheveux au naturel en ce moment,elle explique que c’est parce qu’elle s’est fait beaucoup de tresses. Elle ne le dit pas, maisnous pouvons croire qu’elle laisse ses cheveux se reposer un peu étant donné que le défrisageet les tresses semblent abîmer les cheveux. De plus, il semblerait que l’utilisation de produitspour les cheveux comme le gel par exemple les abîmerait aussi : Haniya raconte : « Si moi je prends pas soin de mes cheveux.. déjà ils sont cassés.. ils se cassent et en plus avec le gel ça casse les cheveux /.../Parce que nous [les noir-e-s] les cheveux ils se cassent beaucoup /.../ personnellement si j’en prends pas soin, ils se cassent trop vite et deviennent crépu vite. » 67
    • Farah rencontre le même souci : « J’avais mes cheveux naturels [en janvier] et à force de mettre du gel et de les laver, ils commencent à se casser, donc après il fallait que je fasse des tresses. »3.3 Les cheveux brune, blonde, noire ou rose ?Il semble capital de s’occuper de ses cheveux et en prendre soin. Si le « brushing » ou le« défrisage » sont essentiels pour avoir une chevelure lisse, une majorité des filles font aussides colorations afin de changer ou faire briller leurs cheveux. Les colorations semblent êtredéfini par les saisons : l’hiver il faut plutôt avoir des cheveux plus foncé tandis que pendantl’été beaucoup des filles font des mèches afin « d’illuminer » leurs cheveux. Zarin explique : « Je suis châtain clair et donc j’ai changé en brune parce que c’est plutôt à la mode cette saison-là, l’hiver c’était plutôt brune /.../ noir ça fait hiver et été c’est plutôt couleur /.../ je vais faire des mèches claires. »Si cette mode semble être suivie par beaucoup des filles, Assia a changé sa couleur en rose : « La dernière fois j’ai fais du rose, c’était drôle ! Ils [les gens] me prenaient pour une folle !!!Nous ne pouvons pas vraiment ici distinguer de préférences explicites pour les couleurs. Mais,au final, nous pouvons constater une tendance chez les jeunes filles vers une chevelure bruneou noire, et faire des mèches claires. Amelle souligne l’importance d’entretenir davantage sescheveux lorsque l’on a « fait une couleur »: « Moi je dirais que tout type de cheveux c’est joli après il faut savoir entretenir surtout si on fait une couleur, il faut savoir entretenir la couleur, que ça soit brillant pour pas avoir les cheveux cassés /.../ »Parallèlement elle trouve qu’il est important de laisser sa couleur naturelle, mais passeulement par rapport aux cheveux : 68
    • « Le naturel c’est plus joli... parce que c’est ça qu’on recherche le plus chez une fille, le naturel /.../ parce qu’en fait on va dire si elle est trop artificielle, une fois qu’on enlève tout ça, on voit que la fille... il reste plus rien /.../ laisser sa couleur naturelle [par rapport aux] cheveux, aux yeux pas mettre de lentilles, fin c’est plus joli, naturel en fait. »Néanmoins, elles expliquent que si elles se « font des couleurs » elles doivent êtreextrêmement attentives à l’entretien de leurs cheveux mais doivent aussi veiller à ne pas faireune couleur trop éloignée de leur couleur naturelle. Nous avons vu qu’Assia avec ses cheveuxrose était considérée comme une « folle ». Certes, cela peut aussi s’expliquer par le fait que lacouleur rose n’est pas perçue comme naturelle, mais, elle a trop montré sa différence quantaux autres filles et a, de ce fait « dépassé » la nature de ses cheveux. Selon Amelle il ne fautpas être « trop artificielle » puisque l’on risque de s’effacer quand on enlève tout. Dans cecas, on « manque de simplicité » (Pheterson 2001), et on peut voir qu’Assia se faisait tropremarquer avec une couleur comme le rose.Nous avons ici tenté d’illustrer certains critères de beauté chez les jeunes filles. Dans unpremier temps nous avons vu qu’il est difficile de donner une définition exhaustive de labeauté. Elle semble plutôt d’être floue, mais elle concerne davantage les filles que les garçons.Pour les jeunes filles il est important de se faire belle et d’avoir une apparence féminine pourcorrespondre à la catégorie fille. A partir des habitudes comme celle du maquillage et cellesliées aux soins des cheveux on peut, en effet, voir qu’il est « vital » pour une majorité desjeunes filles de s’occuper de leur apparence physique afin de rester dans la norme féminine,qui ici devient l’opposé de la norme masculine. Avec un maquillage et une coiffure travailléeles jeunes filles mettent en avant leur sexe et construisent leur corps avec des outilstypiquement « féminins ». Dans la prochaine partie nous développerons en trois chapitres lesenjeux de la beauté en tentant de mettre à jour les mécanismes que cela provoque chez lesjeunes filles. Nous tenterons par là de démontrer que la beauté repose sur un système sexisteet raciste. 69
    • PARTIE IILES RAPPORTS DE DOMINATION À PARTIR DE LA BEAUTÉ 70
    • CHAPITRE 4 LES COULEURS DE LA BEAUTÉNous avons vu dans les chapitres précédents que les cheveux et le maquillage jouent un rôleimportant chez les jeunes filles. Dans ce premier chapitre nous nous interrogerons sur le faitque les cheveux lisses et la peau claire semblent être considérés comme plus séduisants. Noustenterons ici de mettre à jour l’importance des particularités physiques racisées dans larecherche de la beauté, à partir des témoignages des jeunes filles.4.1 La valorisation des cheveux lissesSelon Yasmine la chevelure lisse est la plus recherchée : « on attend souvent que /.../ les fillesont des cheveux lisses ». En effet, toutes les femmes qui sont évoquées comme étant les plusbelles ont des cheveux lisses34. Cela donne l’impression que les cheveux lisses sont la normeet par les cheveux lisses nous entendons une chevelure non-frisée et brillante. Dounia de soncôté affirme que les cheveux doivent être lisses et qu’il faut « se faire un brushing ». Elle ades cheveux bouclés mais en ce moment ils sont trop courts pour faire un brushing et parconséquent elle les laisse attachés. Lors d’un de nos entretiens Samira a les cheveux lissesalors que ses cheveux sont naturellement frisés, elle m’explique que ce jour-là, elle s’est « faitun brushing ».Si les « rajouts » comme celui d’Haniya et Bentadia sont fréquents pour avoir plus decheveux, c’est le « défrisage » qui est la plus pratiqué parmi les filles noires. Meliou me ditqu’elle se fait « des défrisages » pour que ses cheveux aient du volume et soient lisses, ça luipermet « d’être bien ». Une chevelure lisse et volumineuse correspond aux normes de beauté : « [Il est important d’avoir les cheveux lisses] ça permet aussi d’être bien en fait /.../ qu’eux [les non-noir-e-s] ils évitent te juger, de te juger sur ta chevelure /.../ toi tu as des cheveux gras, secs, dès que tu mets un coup de peigne tes cheveux se cassent... alors qu’eux, dès qu’ils mettent un coup de peigne ou un coup de brosse leurs cheveux ça volent dans tous les sens alors que pour nous c’est pas pareil.. il y a des gens qui jugent pour tes cheveux »34 Angelina Jolie, Christina Milan, Rihanna, Eva Longoria, Beyoncé, Alyssa Milano, Janet Jackson, JenniferLopez, Jessica Alba.... 71
    • Lorsque je demande à Meliou qui sont ses idoles elle évoque uniquement desactrices/chanteuses blanches (nord-américaines) avec une chevelure lisse35. Le jugement des« autres » ne semble pas être la seule raison pour faire un « défrisage ». Quand je demandepourquoi Farah se défrise ses cheveux elle me répond : Farah : Je suis obligée de faire des défrisages... Anna : Pourquoi tu es obligée ? Farah : Parce que /.../ mes cheveux ils s’abiment. Mais de toute façon même avec le défrisage ils s’abiment. C’est ça les cheveux des noir-e-s... Anna : Pour toi c’est les cheveux des noir-e-s ? Farah : Bah [parce que] c’est tout le monde.. tout le monde fait de défrisage Anna : Pourquoi tu penses il y a tant des filles qui font de défrisage ? Farah : Bah c’est pour que leur cheveux soient plus facile à coiffer... bah j’ai besoin de faire de défrisage.. c’est ça je pense... Anna : Donc c’est une question que c’est plus pratique ? Farah : OuaisElle explique cependant qu’elle ne fait pas attention à ses cheveux quand elle va au Mali ouen Côte d’Ivoire : « Là je me laisse aller, je me coiffe pas, il n’y a personne qui est là pour parler « oui elle s’est pas coiffée » « regarde comme elle est » »Comme Meliou, Farah se sent jugée par rapport à ses cheveux et à son apparence. Quand elleva « au bled » elle se sent plus à l’aise et ne sent pas obligée de s’occuper d’elle ou de semettre en valeur. Ainsi, quand Farah va « au bled » elle fait parti à la norme et elle échappeaux regards. On peut croire que ce sentiment dépend de plusieurs choses. Souvent, lorsquel’on part en vacances une raison peut aussi être de se détendre et essayer de mettre à côté savie quotidienne. Pour cette raison on peut croire que Farah « se laisse aller ». Malgré cela,nous estimons que dans la société française les cheveux lisses sont la norme, commel’affirmait Yasmine au début de ce chapitre. Lorsque j’ai demandé à Farah si elle voulait35 Angelina Jolie, Catherine Zeta-Jones, Madonna 72
    • changer quelque chose chez elle, elle m’a montré la photo d’une femme blanche aux cheveuxbouclés et a avoué qu’elle voulait avoir la même chevelure36.4.2 Aux yeux bleus et à la peau claire...« Chacun a sa beauté, on est pas obligée d’être toute blonde aux yeux bleus » me dit Camille.Le fait que l’on ne soit pas « obligée d’être toute blonde aux yeux bleus » confirme ici l’imageque la beauté est incarnée par les femmes blanches. La réflexion de Yasmine quant au lienentre le racisme et la beauté peut s’inscrire dans la même idée : « si on est noire on est pasbelle ? ». Les femmes blanches sont la norme. Mais, au final, Camille, d’origine française, seplace hors de ces normes en insistant que l’on puisse être belle sans être blonde aux yeuxbleus. On peut cependant penser que la réponse de Camille est orientée par le fait qu’elle soitblanche, ses références sont d’abord les blanc-he-s puisqu’elle ne dit pas que l’on peut êtrebrune, mais que l’on ne doit pas nécessairement avoir des cheveux blonds et des yeux bleus.Par contre, Amelle, d’origine marocaine, me dit « il y a des blondes qui sont jolies aussi »,pour elle c’est d’abord les brunes qui sont belles. De la même manière comme pour Camille,on peut penser que le cadre de référence pour Amelle se situe d’abord dans le fait que lesmaghrébines plutôt sont brunes. La norme se joue ici entre les couleurs des cheveux, blonde etbrune.Farah, d’origine malienne, s’exprime encore autrement, elle a l’impression qu’aujourd’hui ilfaut être blanche de peau pour « plaire » et donc être belle : « Une fois j’étais au téléphone avec une copine et je passe devant un garçon du lycée /.../ et il m’appelle et il me demande c’est qui au téléphone, j’ai dis que c’est une copine, et il me demande ; elle est noire ou elle est blanche ? »Farah lui a répondu que sa copine était noire, et le garçon, qui lui aussi était noir, nes’intéressait plus à la copine de Farah, et il est parti. Elle m’explique que si sa copine avait étéblanche le garçon aurait certainement commencé à lui poser des questions pour savoir plus desa copine. Pour Farah les « filles arabes » [filles d’origine maghrébine] sont perçues commedes « filles blanches » [filles françaises] et elles représentent largement la beauté pour elle :36 Photo numéro 1 73
    • « Elles sont brunes, elles sont mates de la peau, elles sont sollicitées, elles ont de beau cheveux /.../ elles font du brushing, elles sont mates de la peau, elles s’habillent bien, elles sont bien formées... »On fait la remarque que son entourage au lycée était davantage « mixte ». Lors desrécréations, souvent, Farah s’est trouvée dans un groupe où par exemple les fillesmaghrébines étaient plus nombreuses que les filles noires. A plusieurs reprises je l’ai aussi vutoute seule avec une de ces filles maghrébines. En conséquence, on peut croire que Farah ades expériences qui confirment qu’au lycée, les filles maghrébines sont plus « populaires »,l’anecdote que l’on vient d’évoquer auparavant en est une. D’ailleurs une des plus bellesfemmes selon Farah, justement, est l’actrice blanche nord-américaine Angelina Jolie.L’exemple de Farah montre que la couleur de peau joue dans les normes de beauté. Si Farahtrouve que les filles maghrébines représentent la beauté on peut penser que les garçons aussicontribuent à cette idée. Farah, étant une fille noire et de ce fait racisée, se place dansl’imbrication des rapports de sexe et de « race ». La question du garçon dans l’histoire queraconte Farah indique une tendance à vouloir faire connaissance avec des filles blanches oumaghrébines puisqu’elles sont celles qui sont belles avec leur peau blanche ou mate. Ici, lefait d’être belle passe par la validation masculine mais surtout par la couleur de peau. Commele dit NC Mathieu (1994), c’est l’homme qui décide si la femme est désirable. Cela se fondedans les rapports du pouvoir où les hommes sont « majoritaires », et les femmes sont« minoritaires » sans le pouvoir à dicter les règles, et dans ce cas, la beauté est déterminée parle désir masculin (Guillaumin 2002 [1972]).4.3 La réduction de la beauté à la couleur de la peauNatacha trouve en particulier sa mère belle parce qu’elle est de couleur « métisse ». Enregardant les photos ensemble Natacha dit clairement qu’elle n’aime pas la couleur de peauchez l’une des femmes qui a une peau noire foncée (numéro 3). Sa copine Florence s’énerve :« Bah arrête ! Tu es noire aussi ! Pourquoi tu aimes pas sa peau ? T’es raciste ? ». Natachase défend en disant qu’en fait c’est ses cheveux qu’elle n’aime pas puisqu’ils sont trop courts.On peut penser que Natacha, elle-même noire, a complètement intériorisé la peau noirecomme divergente de la norme et ne la voit pas belle. Cependant, elle me dit qu’elle aime biensa couleur à elle qui, en effet, est plus claire que celle de la femme sur la photo. Les deux 74
    • filles mentionnent deux chanteuses nord-américaines de « R’N’B » pour illustrer « la plusbelle femme ». Ces deux chanteuses sont « noires » mais plutôt très claire de peau 37. Parrapport à la peau, Bentadia dit qu’elle a plusieurs cousines qui mettent des crèmeséclaircissante pour être plus claire de la peau et donc plus belles. Il existe donc une idée que lapeau claire est plus belle, quelque chose on peut retracer à l’époque de l’esclavage et ducolonialisme. En effet, la peau claire était associé à un statut supérieur (Hunter 2002; Kroes2006; Sméralda 2004; Sy Bizet 2000). Bentadia avoue qu’elle a trouvé une copine de sacousine plus belle après avoir éclairci sa peau : « Je suis partie en vacances et quand je l’ai revu elle avait éclaircie, mais franchement elle était super belle. Or elle a toujours été belle mais je [ne] voyais pas trop, peut-être à cause de sa couleur, mais dès qu’elle a éclairci, là je la vois encore belle »Pour Frantz Fanon (1952), les noir-e-s sont figé-e-s dans leur apparaître. Avant tout lapersonne noire est noire, la couleur de peau détermine l’apparence chez les noir-e-spremièrement. Le regard de Natacha et Bentadia est concentré sur la couleur de peau et onpeut penser qu’elles se placent dans ce cadre dont parle F. Fanon. Natacha dit à un premierregard de la photo qu’elle n’aime pas sa couleur de peau. Après, quand elle est questionnéepar sa copine Florence, elle explique que ce sont les cheveux qu’elle n’aime pas. Toutefois, lacouleur de la peau est évoquée d’abord. Pour Bentadia, la beauté ressort quand la filles’éclaircit la peau, et Bentadia explique qu’elle « ne voyait pas » la beauté de la fille quandelle était noire. Le regard de Bentadia a donc été focalisé par la couleur de peau. Patricia HillCollins (2005) nous rappelle que les normes de la beauté, dits blancs, n’ont pas de sens sansun opposée (cf. Said 2004), c’est-à-dire sans la présence visible des femmes racisées. On peutaussi croire que Bentadia ne voyait pas la beauté chez la fille avant qu’elle éclaircisse puisqueelle est devenue l’opposée à elle-même. Ensuite, J. Sméralda, (2004) attire l’attention sur lefait qu’une majorité des femmes noires célèbres sont claire de peau et ont une cheveluredéfrisée et volumineuse, les femmes noires que Bentadia et Haniya citent comme les plusbelles ne sont pas une exception38. Bentadia pense aussi qu’une fille noire peut être rejetée pardes garçons à cause de sa couleur de peau.37 Rihanna et Christina Milan38 Beyoncé, Janet Jackson (chanteuses nord-américaines) 75
    • 4.4 Le rôle des crèmes éclaircissantesCe que nous raconte Meliou peut confirmer le sentiment de se sentir en minorité et à part àcause de la couleur de peau : « Ils mettent ces crèmes-là parce qu’eux ils trouvent que leur couleur de peau, ils trouvent qu’ils sont trop noir /.../ aussi parce que s’ils sont les seuls noirs d’un bande de copain qui sont clairs, comparé à eux c’est sur qu’ils veulent faire pareil comme les autres : essayer d’avoir la même couleur de peau que les autres »La suprématie économique des blancs a imposé une domination ethno-esthétique et pour J.Sméralda (2004) le phénomène de décoloration est un éloignement à sa nature, qu’il fautconsidérer comme « une absurdité engendrée par une déstructuration du rapport de cespopulations à leur propre corps » (40). En effet, pendant la colonisation la peau noire estdevenue un « marqueur différentiel de l’échelle des valeur sociales et esthétiques » (85).Même si Meliou ne précise pas de qui elle parle, on peut croire qu’elle a déjà eu le sentimentde se sentir « différente » en estimant que sa couleur de peau n’était pas aussi valorisée que lapeau blanche. Si les filles ont défini le « racisme » comme la « non-acceptation des autres »,« quand on n’aime pas les gens de couleur » ou « juger par la couleur », Meliou fut presque laseule fille qui signale que les normes de beauté sont racisées en faisant remarquer que lesmannequins blanches trouvent plus facilement du travail que les mannequins noirespuisqu’elles sont blanches, ce qui est « la bonne couleur » comme elle le dit. En effet, ellem’avoue d’une manière très modeste qu’elle a déjà essayé les crèmes éclaircissantes : « J’avais une crème je savais pas que c’était éclaircissant, je mettais sur le corps mais mon corps [n’]est pas devenue claire. J’ai pas éclairci /.../ c’est juste le nez qui a éclaircie mais sinon à part de ça il n’y a rien qui a éclaircie »Meliou souligne qu’elle ne savait pas que la crème qu’elle utilisait était éclaircissante mais onpeut aussi croire qu’elle n’a pas voulu admettre qu’elle savait que la crème éclaircissaitpuisque l’usage est considéré comme « tabou » (Sméralda 2004). Hayina ne comprend paspourquoi on veut s’éclaircir la peau : 76
    • Je [ne] vois pas utilité, je [ne] vois pas à quoi ça sert : s’éclaircir quand tu as la peau noire franchement... Moi je suis noire et j’en suis fière, pourquoi m’éclaircir ? /.../ C’est pas avec un teint plus clair que tu es plus belle, que les gens vont venir te voir, tu peux être noire comme un charbon et être belle. »On voit que Haniya pense le contraire de ce que dit Farah dans le chapitre précédent. Quant àelle, elle a l’impression que si elles ont la peau plus claire les garçons s’intéressent davantageà elles. Il peut être intéressant de noter que j’ai presque toujours vu Haniya avec Bentadia etj’ai eu l’impression que son entourage au lycée se compose surtout de filles noires. En effet,Bentadia m’a confirmé que dans leur classe « c’est presque toutes les noires de leur côté et lesfilles maghrébines de leur ». Or, Haniya indique d’abord la couleur de peau pour s’exprimersur la beauté et on peut penser qu’elle a le sentiment d’avoir besoin d’insister sur le fait queles personnes noires peuvent être belles. De plus, comme nous l’avons vu, elle mentionnedeux femmes noires commes les plus belles, même si elles ont la peau claire. Lorsque j’aidemandé aux filles si elles voiyait un lien entre la beauté et le racisme la majorité a réponduque c’est deux choses complètement différentes à part Meliou et Yasmine. Une peau noire etune chevelure non-défrisée semblent s’éloigner de la norme chez les jeunes filles qui sontsouvent perçue comme « différentes », voire « moins belle s». Dans le chapitre suivant, noustenterons de mettre à jour l’importance des « limites » du système de normes de beauté chezune fille. CHAPITRE 5 L’ENJEU ENTRE LES JEUNES FILLESNous essayerons ici de regarder ce qui se passe entre les filles pour savoir trouver l’équilibrerelatif à l’apparence physique et les limites à ne pas franchir. Il est important de suivrecertains codes d’habillement et de maquillage afin d’être dans la norme.5.1 Un lycée « fashion »Pour Samira les vêtements sont très importants. Elle pense qu’il faut s’habiller en couleur carles couleurs font « ressortir le charme ». Amelle est du même avis, mais trouve qu’il ne fautpas trop mélanger les couleurs sauf à la plage. Farah s’habille parfois comme un garçon, 77
    • quand elle a envie d’être à l’aise. Haniya dit que les filles « se prennent la tête » quand elless’habillent car il faut tout accorder, au niveau de couleur, des bijoux qui vont avec « leshauts » etc... Yasmine trouve son bonheur dans la mode et les surveillant-e-s l’appellentmême « la star » puisqu’elle s’habille toujours à la mode et prend soin de son apparence.Meliou préfère s’habiller d’une manière discrète. Assia dit qu’elle se fiche de son apparencevestimentaire au lycée. Natacha et Florence trouvent qu’il faut être « fashion » afin d’êtrebelle. Zarin ne veut pas s’habiller comme les autres filles. Les idées quant aux vêtements sontnombreuses mais, au final le style général chez les filles était un jeans serré ou une mini-jupeavec un « petit haut » en couleur ou une « tunique » et des « chaussures ballerines » ou des« basket Converse » ou chaussures à talons.Déjà lors de mes premières visites au lycée, les lycéen-ne-s m’ont dit que j’étais arrivée au« bon lycée » puisque c’était un lycée très « fashion » avec « beaucoup de filles quis’occupaient de leur apparence physique ». « Ici tu dois tout le temps faire attention, comment tu t’habilles, comment t’es, tu peux pas être totalement naturelle en fait, tu dois tout le temps faire attention de ce qui se passe autour de toi. » FarahMa première impression confirma le constat de Farah, toutes les filles semblent être trèsattentives à leur apparence, pourtant les garçons avaient aussi l’air de suivre des codesd’habillement et de style. Selon Assia une grande majorité des filles sont des « petitsmoutons » en suivant la mode. Pour Nadia toutes les filles sont identitiques avec les mêmeschaussures, les mêmes pantalons, les mêmes sacs. Les filles s’habillent surtout en vêtementsserrés tandis que les garçons ont un look plus « relaxe » habillés en vêtements plus larges. Il ya aussi des filles habillées style « américain » ou « garçon » avec des vêtements « sportifs » etplus larges, et qui « ne font pas féminine » comme m’explique Dounia. Or Farah s’habille decette manière quand elle n’a pas le courage et se sent trop fatiguée pour se « bien tenir » envêtements fille. Certes, entre les filles il y avait aussi des différences, mais les filles qui sedistinguaient davantage étaient celles en style « américain » ou « gothique » (vêtements noirset du maquillage noir autour les yeux). Le style « gothique » m’a semblé le moins appréciéparmi les adolescentes habillées « normalement » puisque comme le style « américain » cen’est pas féminin. Kesso dit même se sentir « mal à l’aise à cause de leur façon d’être ». En 78
    • effet, les vêtements contribuent à un look féminin. Néanmoins, les vêtements m’ont semblémoins importants dans les critères de la beauté. Certes, l’habillement joue dans les normes,mais ce ne sont pas les vêtements qui donnent la beauté comme les cheveux ou le maquillageavait tendance à le faire. En revanche, les vêtements sont décisifs dans le fait « d’être sexy ».5.2 Être « sexy »En effet, l’habillement est l’élément le plus important dans ce jeu. Meliou me dit : « lesvêtements en général ça te rends sexy en fait ». Pour Yasmine, « un jeans bien serré quiressortent les formes [et] un haut moulant » c’est sexy. Elle aimerait bien qu’on la trouvesexy, ça lui fait plaisir d’avoir une remarque aussi positive sur elle. Natacha se trouve sexyquand elle est habillée comme le jour on l’on s’est rencontrées, une mini-jupe et un hautmontrant ses bras et son cou. Pourtant, comme le dit Samira, ce « petit jean bien serré » dontparle aussi Yasmine, ne doit pas faire « vulgaire ». En effet, il ne faut pas aller « au-delà leslimites vestimentaires » explique Meliou. Il s’agit ici de garder l’équilibre entre deuxpositions, de se mettre en valeur juste comme il faut, et en même temps de ne pas en faire« trop ». Cela dit, selon les filles on peut donc être « sexy » aux manières différentes et être« sexy » connote des interprétations variées. Être « sexy » peut être positif comme négatif.Selon Farah le mot est devenu négatif : « Maintenant aujourd’hui c’est plus positif. Une fille qui est sexy pour la plupart des gens c’est une salope /.../ Si quelqu’un me dit que je suis sexy je le prends super mal. Mais à la base, sexy c’est [positif]. Bah une femme [ou] une fille qui s’habille bien, qui se maquille, qui sort, pour eux [les hommes] c’est une salope or que c’est une fille sexy » Farah5. 3 Entre « putain » et « féminine »Par rapport aux vêtements, nous apprenons qu’il y a des codes à suivre afin de ne pas êtretaxée de « putain ». Dans ce cas, les garçons comme les filles stigmatisent les filles qui parexemple montrent « trop » leur poitrine ou sont « trop » maquillées. « Une femme trop sexy c’est une femme qui mets des mini-jupes et qui mets des décolletés et celles-là on va les faire passer pour /.../ une fille facile » 79
    • Camille « Quand je vois de filles habillées comme ça extravagantes rien pour attirer les garçons /.../ je trouve que c’est débile, ça n’a pas de sens, c’est immoral » MeliouMême si le mot « putain » n’est pas utilisé, ces deux témoignages rapportent la conscience duterme et comment il faut s’adapter aux normes vestimentaires pour échapper au stigmate de« putain ».Enfin, Yasmine trouve qu’il faut être sexy pour être belle, mais, au final, on voit qu’il ne fautpas être « trop » sexy non plus. Une fille ne doit pas dépasser les critères de ce qui est« permis » pour être acceptée. Si une fille ou un groupe des filles se « montrent trop » ou nese mettent pas en valeur par rapport à leur comportement ou à leur habillement ou leurapparence physique, elles sont discréditées, car elles dépassent le cadre de ce qu’il faut êtrepour correspondre à la catégorie « fille » (ou à la catégorie « femme » d’ailleurs). Bentadiaconfirme que les vêtements « donne une image de soi » et affirme qu’une fille habillée enmini-jupe se faire appeler « allumeuse ». Haniya précise : « On peut s’habiller genre mini-jupe parce que j’aime bien pour moi, mais pour les autres ça va faire mal /.../ il y aura des gens « regarde celle-là » mais c’est pas l’image qu’on veut donner /.../ le gens vont juger : si tu es en mini-jupe t’es une salope »Quand on est une fille, il est essentiel de donner une bonne image de soi, bien montrer quel’on prend soin de soi, autrement dit, être « féminine ». Car, il est plus important pour lesfilles de « se mettre en valeur » que pour les garçons. Kesso parlent des filles qui « aimentbien se montrer » et qui par exemple parlent fort dans les couloirs au lycée. Dans ce cas on« perd » sa féminité car une fille qui crie montre donc un « manque de retenue » pourreprendre les mots de Gail Pheterson (2001). En effet, Kesso ne veut pas s’identifier aux fillesen « habits provoquant » comme la mini-jupe, petits hauts qu’elles portent « même quand ilfait froid » puisqu’elles « veulent se faire remarquer » elles continuent. De la même manière,Assia dit quand on se maquille avec « fond teint, du blush et du rouge à lèvres » on est tropmaquillée et cela devient « vulgaire ». Samira est du même avis, pour elle la limite entre 80
    • « sexy » et « vulgaire » se trouve ainsi dans le maquillage : « beaucoup beaucoup demaquillage » est vulgaire tandis que « peu de maquillage » peut être sexy. La difficulté pourles filles réside donc dans le fait de se situer comme une fille féminine mais sans en faire« trop ». Car comme le dit G. Pheterson (2001:122), les femmes qui en « montrent trop, en disent trop, en savent trop et en font trop. Trop de quoi que ce soit est impudique chez une femme. Rire trop, manger trop, et porter trop de maquillage, ou de bijoux ou de parfum, tout cela est jugé obscène »Dans le premier chapitre nous avons évoqué la difficulté pour les jeunes filles de se trouverbelles. On peut alors être tenté de penser que cela aussi repose dans la peur d’être « trop »sûres d’elles, car les filles devraient rester discrètes.5.4 Le maquillage comme un masque naturelIl faut savoir se maquiller correctement afin de ne pas dépasser les limites pour ce qui estconsidéré comme belle. Farah semble être contente que je ne vois pas si elle est maquillée oupas quand je lui demande : « Je suis maquillée, on dirait pas ? ». Le fait qu’elle ajoute « ondirait pas ? » à la fin peut indiquer qu’elle préfère qu’on ne voie pas qu’elle est maquillée. Eneffet, cela revient en permanence. Même si on se maquille, il ne faut pas que ça se voit. Lemaquillage doit rendre le visage plus naturel. Haniya raconte que sa sœur a trop prisl’habitude de se maquiller, par exemple en faisant ses sourcils au crayon, et elle trouve que« c’est grave ». Meliou explique qu’il faut se contenter de mettre une couche de fond teint,sinon ça se voit directement comme chez certaines filles. Elle trouve que ça donnel’impression que « ça coule » et cela ne fait pas de tout joli. Pour Zarin il est capital de garderune apparence naturelle : « J’utilise pas trop de produits parce qu’il faut être naturelle mais il faut faire un minimum quand même, [il ne] faut pas non plus se trop maquiller » ZarinDounia ajoute qu’il faut adapter son maquillage à sa couleur de peau, à son teint. Kesso ditque l’on peut cacher sa beauté ainsi que sa laideur. Amelle signale qu’elle connait des fillesqui se maquillent beaucoup au quotidien et finalement après les avoir vues sans maquillage 81
    • elle les ne trouve plus aussi belles. Pour encore illustrer le propos de Kesso nous citeronsBentadia qui donne l’exemple d’une fille de sa classe « qui doit se maquiller pour resterbelle » : « Elle se maquille toujours les yeux et des jours elle [ne] se maquille pas les yeux, franchement c’est horrible /.../ [comme] il manquait quelque chose /.../ elle est obligée de le mettre parce que les gens vont la voir très moche, après elle a pas le choix en fait »Cette fille dont Bentadia parle se trouve piégé dans son maquillage, car si elle en ne met pasles autres élèves vont la trouver laide. Le maquillage fait parti de la « construction »(Guillaumin 1992) féminine de cette fille, et maintenant elle ne peut pas revenir en arrièrepuisqu’elle perdra sa féminité. Camille, qui ne se maquille pas, partage des idées de Bentadia:on ne doit pas se cacher du maquillage puisque les « gens » vont se faire une image qui n’estpas la vraie. Effectivement, il ne faut pas être « superficielle » comme le dit une majorité desfilles. Si ce chapitre a été destiné à décrire l’enjeu entre les filles des critères de beauté, noustenterons dans le prochain et dernier chapitre, de montrer qu’au fond de cet enjeu se trouventles rapports sociaux de sexe. CHAPITRE 6 L’APPROPRIATION DU CORPS FÉMININNaomi Wolf (1996 [1991]), nous rappelle que « l’identité des femmes se construit par rapportà la beauté » et que c’est par la beauté les femmes gagnent l’acceptation chez les autres. Lesjeunes filles ne sont pas une exception et si elles s’en soucient pour rester dans les normes, aufinal, ce sont les hommes qui souvent ont le dernier mot. Les exemples ci-dessous nousmontreront que les jeunes filles sont confrontées à un schéma sociétal sexiste. Pourtant, en lesinterrogeant, nous avons remarqué qu’aucune des filles ne connaissaient le mot « sexisme ».La plupart d’entre elles ont compris le mot comme une manière d’être sexy. 82
    • 6.1 Plaire aux autresEn effet, il est très important de plaire aux autres pour la plupart d’entres elles « Je pense que c’est important [de] plaire aux autres, ça fait plaisir, c’est attirant par exemple quand j’ai quelque chose sur moi j’aimerais bien qu’on fasse une remarque positive... « ah, ça fait jolie » « ça te va bien » tout ça ça fait plaisir et ça donne envie de plaire aux gens, de se plaire à soi-même /.../ Le fait d’être belle des fois c’est pour soi-même des fois c’est pour les autres » YasmineAinsi, Farah précise que c’est souvent aux garçons que l’on veut plaire : « La plupart des filles veulent plaire aux garçons et j’avoue que j’en fais partie aussi, quand il y a un garçon qui nous plait /.../ l’objectif c’est de lui plaire.Pour Farah les commentaires des garçons et des hommes deviennent la suite logiquepuisqu’ils « savent » que les filles veulent leur plaire. « Eux comme ils savent que nous on veut leur plaire, ils disent des trucs, des choses sur ton physique sur ta beauté /.../ sur ton comportement »Pour Farah, le fait d’avoir des commentaires relatifs à son apparence ou son comportement estdevenu normal. Dans ce contexte ça lui fait plaisir d’entendre qu’elle est « belle » ou« mignonne » m’explique-t-elle. Tout se passe par le regard masculin et le besoin de « plaire »est redondant. L’objectif chez la plupart des filles est de « plaire » et quand elles ont lesentiment de plaire aux garçons ou aux hommes, elles se sentent généralement réconfortées.Yasmine et Zarin sont contentes lorsqu’elles ont un commentaire d’un inconnu dans la ruecomme « vous êtes charmante » ou « ça fait joli » quant à leur tenue vestimentaire ou leurphysique, cela leur fait plaisir et les rassure. NC Mathieu précise que ce sont les hommes quidécident si les femmes sont désirables ou pas et en effet, au final, il y a deux côtés de 83
    • « l’appropriation des femmes ». Car, si toutes les filles aiment bien « plaire », elles se sententainsi exposées au regard masculin.6.2 « T’as des belles fesses ! »Nombreuses ont été les filles qui ont eu l’expérience d’avoir des commentaires quant à leurphysique. Souvent cela leur fait plaisir mais derrière ces commentaires se cache l’image queles filles sont « disponibles ». Kesso me raconte : « Des fois je /.../ prends [les commentaires] comme un compliment mais des fois ça arrive que c’est exagéré [ils disent] « t’as des belles fesses » mais après ils rajoutent des trucs « j’aimerais bien faire si avec ça » »L’histoire de Kesso montre très clairement comment les hommes se sentent libres de raconterce qu’ils veulent faire. De la même manière, Bentadia me dit qu’elle reçoit fréquemment descommentaires et des « psst psst » quand elle passe devant des hommes. Si elle est habillée enmini-jupe par exemple les commentaires s’aggravent : « Quand ils te voient comme ça ils vont taper et si tu veux pas venir ils vont dire genre « pourquoi tu as mis ça » « tu voulait pas » »Haniya raconte comment une fois elle a été traitée de manière évidente comme une « putain »par des hommes : « Donc ils viennent et commencent à parler et tout, et les mecs quand ils s’approchent ils regardent ton cul et tout, franchement, ils viennent « c’est combien » comme si on était une salope »Les histoires de Kesso, Bentadia et Haniya montrent que le fait qu’elles soient du sexeféminin, rend leurs corps disponibles, comme un « objet dont on dispose » pour reprendre lesmots de C. Guillaumin (1992 : 42). Il s’agit d’un contrôle masculin et les filles sont réduites àêtre des objets que les hommes s’invitent à dévorer avec les yeux. Selon C. Guillauminl’agression dite « sexuelle » de la part des hommes, n’est pas sexuelle, mais il s’agit plutôt demontrer leur possession du corps féminin. Si ce que nous racontent ces filles relèvent d’unschéma sexiste, elles sont aussi affrontées au propos racistes. Ces trois filles, ayant la peau 84
    • noire font parties d’une « minorité visible » et selon Patricia Hill Collins (2005) les femmesd’origines africaines sont très souvent sur-sexualisées. Cela remonte à l’époque de l’esclavageoù le peuple noir était déshumanisé afin de conserver l’ordre colonial. Le processus del’objectification et de l’exploitation des femmes passe par leur sexualité et leur capacitéreproductive. Kesso atteste que souvent elle entend « tu as une jolie poitrine » ou « des trucscomme ça ». Ainsi, Haniya trouve que les hommes la regardent pour son physique en faisantdes commentaires style « putain, ah d’accord ! » pour exprimer leur « joie » de la voir. Ainsi,le fait de lui demander « c’est combien ? » peut indiquer que l’homme en question la voituniquement comme un corps sexuel qu’il faut approprier. Les commentaires que ces fillesreçoivent régulièrement font ouvertement référence aux parties de leur corps : « des bellesfesses », « une jolie poitrine », « ils regardent ton cul » ou à leur habillement : « pourquoi tuas mis ça ». Ce sont des commentaires très directs relatif au physique des filles. Dans cemême contexte, Meliou ne cite pas explicitement des hommes, néanmoins elle déclare : « jene suis pas un objet, ni un spectacle, ni un match de foot que tu dévores les yeux ». On peutici tenter à confirmer le propos de P Hill Collins : l’image de la femme noire est sur-sexualisée.Les filles maghrébines sont, selon nous, moins confrontées à ce climat sexiste. A partir de ceque j’ai entendu devant nos rencontres, j’ai eu l’impression qu’elles n’ont pas les mêmesexpériences. Certes, les commentaires que reçoivent les filles d’origines maghrébinesconcernent aussi leur apparence physique, mais d’une manière moins explicite. En outre,même si Dounia par exemple sent qu’elle est observée par des personnes de sexe opposé, elleprécise : « je m’entends bien avec les garçons, j’ai jamais eu de problèmes ». A la limite,c’est des commentaires tels que « vous êtes charmante » ou « vous êtes jolie » commel’avaient témoignées entre autre, Yasmine, Zarin et Amelle. Ainsi, même si elles sont moinsexploitées que les filles noires, et donc moins dominées en terme de « race », nous soulignonsqu’elles sont contrôlées en terme de sexe.6.3 Être son sexeSi une majorité des filles est contente d’avoir un compliment ou de savoir qu’elle est « sexy »,cela dépend de qui vient le commentaire. Samira raconte que cela vient d’une copine elle leprend plutôt comme un compliment mais si ça vient d’un garçon qu’elle ne connait pas elle sesent mal à l’aise. 85
    • Samira : « Quand je suis partie dans une fête j’étais bien habillée, et il y a une personne qui m’a dit « t’es sexy », j’ai dis merci mais voilà il y a une autre manière de le dire, sexy ça fait trop » Anna : « D’accord, tu t’es pas sentie bien? » Samira : « J’ai été mal à l’aise » Anna : « Et c’est par le fait qu’il t’a dit sexy ou c’est la manière dont il l’a dit ? » Samira : « Il a dit « t’es sexy toi » mais moi j’aime pas comment les garçons parlent, ils [ne] respectent pas, tu peux dire « « tu es bien habillée ça fait très jolie » mais sexy ça fait.. « t’es sexy » non »Zarin me donne une expérience similaire en disant qu’elle a le sentiment d’être enpermanence un objet sous les regards des hommes : « Je me dis tous les hommes pensent la même chose, ils regardent directement le physique /.../ En général les hommes ils regardent plus les formes et tout /.../ j’aime pas ça, ils [ne] regardent pas mon talent, ils regardent que le physique »On peut penser que Samira s’est sentie entièrement réduite à n’être qu’un corps en recevant ce« compliment » et Zarin le dit clairement : les hommes regardent que le physique. On voit icicomment « l’appropriation des femmes » dont parle C. Guillaumin (1992) se traduit chez unsentiment de mal à l’aise chez les deux filles. Apparemment, il est fréquent pour les jeunesfilles de se sentir confrontées à la parole des hommes : « Ils [les hommes] ont pris l’habitude. Depuis qu’ils voient des filles habillées bizarrement, sexy, vulgaire, depuis ils ont pris l’habitude de dire, « t’es sexy », « tu es vulgaire », « comment tu es habillée » /.../ il y a des hommes qui ne font pas mais la plupart ! » SamiraEn effet, exercer un contrôle par la parole est un « droit » réservé aux hommes selonBentadia : 86
    • « Parce qu’une femme elle va dire ça à un homme, je vois pas une femme dire ça à un homme, ça fait rien »Ce qui dit Bentadia confirme ici que les femmes n’ont pas cette « autorité » sur les hommes.Les mots d’une femme n’ont moins, voire pas d’influence dans le comportement ou lessentiments d’un homme.6.4 Se montrer indépendanteFarah est même discréditée lorsqu’elle donne son avis. Elle essaie de prendre la parole maiselle n’est pas prise au sérieux parce que d’habitude elle plaisante beaucoup: « Moi les gens me prennent pas au sérieux, je rigole beaucoup /.../ et je me sens frustrée quand je parle avec un garçon, quand je suis sérieuse j’aimerais que lui aussi me prenne au sérieux /.../ mais ils sont méchants et vulgaires. »Avoir trop d’humour est dévalorisant pour une fille et rappelons nous ce qui avait dit Farahdans le premier chapitre : la femme est réduite à sa place. Quand elle sort de sa place lesgarçons sont méchants et vulgaires. En conséquence, les filles doivent rester discrètes afind’apparaître comme belles, car la beauté repose aussi sur la féminité. Cela signifie parexemple de ne pas faire trop de bruit autour d’elles ou se montrer trop indépendantes. GailPheterson (2001) insiste sur le fait que la simplicité chez les filles est vitale. Ainsi, Farahprend trop de place et ne reste pas « belle dans son coin » et son comportement dépasse ici le« cadre féminin ». De la même façon, Camille explique que la liberté d’une fille est plusrestreinte que celle d’un garçon : « Dans ma vie, dans une famille déjà, quand on est une fille et quand on a un grand frère ou même quand on vit avec son père, c’est pas tous les jours facile parce qu’ils veulent pas que j’ai un copain, ils veulent pas qu’on sorte parce que /.../ une fille peut être enceinte /.../ tandis qu’un garçon, on lui dit bravo quand il a plusieurs copines et voilà et nous on a pas le droit parce qu’on est des filles... » 87
    • De la même manière, lorsqu’une fille s’oppose à l’homme ou le néglige, elle subit encore unefois le « stigmate de putain ». Assia me raconte un épisode lorsque quelqu’un dans la rue luiavait demandé si elle n’avait pas un « 06 » (numéro de portable) : « C’est le truc ils aiment bien dire, ils interpellent, ils demandent le numéro et on répond pas et on se fait insulter ! /.../ « t’as pas un 06 » ils crient comme ça, je donnerai pas ! /.../ et après il fait « salope ».Elle se montre « trop » indépendante par rapport à l’homme en refusant de donner son numéroet signale par ce refus qu’elle n’a pas besoin de lui. Ce que dit Bentadia joint l’histoired’Assia : « Si un garçon veut sortir avec une fille et elle va dire non, il va la traiter, il va avoir la rage, il va l’insulter »Selon G. Pheterson (2001:126), les femmes faisant preuve d’autonomie, sont exposées à unestigmatisation sexuelle : « la prostituée, la femme cadre ou de profession libérale et lalesbienne représentent un modèle d’autonomie en ce qui concerne la sexualité, le travail etl’identité » en montrant leur indépendance par rapport à l’homme pour ce qui concerne lasexualité ou l’argent.Dans cette deuxième et dernière partie nous avons essayé de montrer les rapports dedomination à partir de la beauté chez les jeunes filles. Premièrement nous avons vu qu’unepeau claire et une chevelure lisse semblent faire partie de la norme et sont perçues commeplus belles qu’une peau foncée et des cheveux « non-traités ». En fait, la beauté semblereposer dans la couleur de peau et souvent la peau blanche ou mate est considérée comme lanorme et la plus belle. Pour les jeunes filles il est essentiel de se mettre en valeur juste commeil faut pour finalement ne pas être jugées par le regard féminin et le regard masculin. Il faut,en effet, savoir se situer dans la norme afin de ne pas dépasser les critères de ce qui est estimécomme beau. Ces critères qui sont, au final, guidés par les hommes. Nous arriveronsmaintenant à la fin de notre lecture et dans la conclusion nous tenterons de répondre à notreproblématique et nos hypothèses pour finalement essayer développer quelques de pistes deréflexion. 88
    • CONCLUSION 89
    • Tout au long de cette recherche j’ai essayé de connaître les normes de beauté chez les jeunesfilles. Dans le champ de recherche des migrations et relations interethniques les rapports dedomination forment un élément central. C’est pourquoi le fil de conducteur de ma recherche aété de voir comment les rapports sociaux de sexe de classe et de « race » façonnent les normesde beauté. A partir de mon travail de terrain dans un lycée situé en Seine-Saint-Denis et desrencontres avec les adolescentes là-bas, en réalisant des entretiens avec quinze filles, j’aivoulu connaître leur vision de la beauté afin de tenter de faire ressortir les rapports dedomination dans leur vie quotidienne. J’essaierai maintenant, enfin, de répondre à maproblématique et discuter mes hypothèses qui ont servi de base à ma recherche.En partant du constat qu’il existait peu de travaux portant sur la beauté situés dans uneperspective féministe, j’ai pu très tôt pu établir une problématique de recherche. Or cela m’aparfois posé problème puisque je me sentais enfermée. Mon point de départ était que lesnormes de beauté sont occidentalisées, l’analyse a finalement été développée au travers de ceconstat. En allant sur mon terrain, j’avais l’impression de rester bloquée dans maproblématique au lieu d’essayer de nuancer ce que je voyais, je ne parvenais pas à faire sortirquoi que ce soit de mes entretiens. Je ne voyais pas comment répondre à mes questions dedépart mais au fur et à mesure, j’ai pu développer mes hypothèses à partir de ce que lesentretiens m’ont fourni. J’ai rencontré de nombreuses difficultés en effectuant ce travail deterrain, souvent liées à ma position vis-à-vis des jeunes filles, j’étais également incertaine dela pertinence ce mon travail de recherche ainsi que des résultats que j’allais obtenir. Si maproblématique et mes hypothèses m’ont guidé au long de la recherche, la difficulté aprincipalement reposé sur la nécessité de savoir se libérer des prénotions et attentes que lesociologue a, face à son terrain. En effet, prendre de la distance, transformer ses impressionset ses sentiments en objets de recherche est un défi permanent pour les sociologues.Etudier comment la beauté s’exprime chez les jeunes filles a été mon objectif dans l’intentiond’obtenir une image sincère de leur réalité et de comment celle-ci se situe dans les rapports dedomination de sexe, de classe et de « race ». L’aspect de classe, n’a finalement pas été abordéexplicitement au long du travail mais en revanche, les aspects de sexe et de « race » occupentdavantage de place. Comme nous l’avons vu, les normes de beauté constituent une pièce dansle jeu des rapports sociaux de sexe et de « race ». En m’intégrant au lycée j’ai pu voir que lesjeunes filles sont exposées à un au sexisme et au racisme malgré cela elles tentent de trouverune place à partir de leur apparence physique. 90
    • Tout d’abord, le fait d’être belle semble reposer sur le fait d’avoir l’apparence d’une fille (oud’une femme). La division élémentaire du système social, celle entre les sexes, fonde unedifférence assez forte entre les filles et les garçons quant à l’apparence physique. De plus, lefait d’être « fille » est en relation avec le fait d’être « garçon » mais nous nous sommescantonnées à étudier les jeunes filles et donc à distinguer les différences et les similitudesentre elles. Parmi toutes les jeunes filles que j’ai rencontré, la beauté a été perçuedifféremment et nous avons essayé d’expliquer la beauté comme un système de normes. Cesnormes sont en particulier explicitées par les cheveux et le maquillage et, dans une moindremesure, les vêtements. Il s’agit aussi pour les jeunes filles de considérer leur comportement.J’oserais dire que toutes les jeunes filles avec qui j’ai réalisé des entretiens se sententconcernées par leur l’apparence physique et s’occupent de leurs cheveux et leur maquillage.En effet, être belle est synonyme de s’occuper de soi, de bien arranger son look et de travaillerson apparence par le fait de se mettre en valeur avec des outils dits féminin. Il s’agit surtoutd’un maquillage pour se donner « bonne mine » et d’une coiffure qui faire ressortir un « lookféminin ». Le maquillage est un élément qui fait partie des habitudes chez les jeunes filles,mais, qui a paradoxalement pour but d’avoir l’air « naturel ». Le maquillage fait partie de laconstruction de l’apparence mais il est pourtant important de ne pas se trop maquiller car il nefaut pas cacher sa personnalité. Le maquillage doit pour la plupart du temps être discret. Avecdes cheveux longs et plutôt lisses, on rentre dans la catégorie belle, faisant partie de la norme.Quant aux vêtements il est important d’accorder les différentes tenues avec son maquillage etparfois aussi avec des bijoux. Nous avons vu que les vêtements des filles sont plutôt deshabillements près du corps puisque les vêtements larges sont considérés comme non-fémininsEn fait, les jeunes filles construisent leur corps et leur apparence physique afin de s’adapteraux normes de beauté. Cette « construction » semble demander plus d’effort chez les fillesnoires étant donné que leurs cheveux sont rarement lisses. La majorité des filles noires j’airencontré défrisaient (ou tressaient) régulièrement leur cheveux parce que « c’est pluspratique », mais aussi pour éviter d’être « différente » avec l’ambition de s’approcher de lanorme. Dans la plupart des entretiens, nous avons pu constater qu’un des critères de beauté estla clarté de la peau.Si toutes les filles doivent aspirer à être belles pour incarner le sexe féminin, nous avons vuque pour les filles les plus dominées en termes de « race », leur apparence physique sembledavantage être liée à leur sexualité que pour les filles moins racisées. Cela se montre en 91
    • particulier à partir du regard et des commentaires venant des hommes que « subissent » lesjeunes filles au lycée comme dans la rue. Elles sont davantage exposées à la domination carleur sexe ainsi que leur « race » constituent une minorité dans la société actuelle. On peut êtretenté de dire qu’il s’agit, de la part des hommes, d’assurer leur possession du corps fémininafin de maintenir leur position dominante dans la société. J’avais aussi l’idée que les filles lesplus racisées étaient invitées à faire jouer leur « exotisme » dans les normes de beauté, maiscela a, finalement, été moins évident. Afin de faire une analyse approfondie là-dessus il seraitpeut-être utile d’étudier la vision de beauté à partir des filles plus âgées qui se trouvent dansun milieu plus enclin aux mécanismes de domination, comme dans le monde du travail parexemple. Car, au final, je fais l’hypothèse que la plupart des jeunes filles j’ai rencontré, seplace toujours à l’intérieur de leur cadre de référence.Le regard appartient aux hommes et aux femmes (ou aux garçons et aux filles), et uneimportance est accordée à l’apparence, il est essentiel d’être vue pour exister. Les jeunesfilles s’invitent à regarder leurs ami-e-s et à leur tour, ne peuvent s’isoler du regard des autres.Toutes les filles sont habituées de recevoir des commentaires quant à leur apparence et j’aisouvent eu l’impression qu’elles se sentaient par là réconfortées. Leur place à l’école ou« dans la rue » apparait souvent avec leur capacité de plaire aux autres, garçons comme filles,hommes comme femmes. Les jeunes filles sont souvent réduites à être de leur sexe. Leparadoxe se trouve dans l’équilibre entre un commentaire « gentil » comme « vous êtescharmante » ou « vous êtes jolie » avec un regard « normal », et un commentaire désagréablecomme « c’est combien ? » ou « j’aimerais faire ça » avec un « regard qui dévore ». Pour lesjeunes filles il y a une différence entre ces deux approches. La première est perçue comme uncompliment et fait plaisir tandis que la deuxième est vécue comme une insulte et peut blesser.Comment devons nous procéder alors afin de rompre avec ce climat sexiste ?Comme nous l’avons vue, il ne faut pas passer au-delà des limites de ce qui est accepté chezune fille si on ne veut pas risquer de s’éloigner de la norme. Toutes les filles sont conscientesdu stigmate de « putain » même si les filles les plus racisées semblent y être davantageconfrontées. Si la chevelure et la couleur de peau semblent être un critère dans les normes debeauté chez les jeunes filles, le maquillage ne semble pas produire de séparation entre lesfilles en termes de « race ». 92
    • Il s’agit pour les jeunes filles de se positionner entre deux conditions pour être belle : de semettre en valeur juste comme il faut, et en même temps de ne pas en faire « trop ». Cettedernière condition implique aussi de ne pas se trouver belle. Dans la catégorie « fille » il estimportant de correspondre aux normes « féminines » afin de s’inscrire dans ce classement. Eneffet, les jeunes filles semblent souvent s’appuyer sur des critères précis pour se construire lesqualités dites féminines comme la discrétion par exemple sont importantes. Il s’agit enpermanence pour les jeunes filles de se montrer tel que l’on est, sans artifice et sans effort deprésentation particulier. Il faut avoir « son propre style » et ne pas « copier les autres ».La société dans laquelle les jeunes filles vivent repose sur des mécanismes sexistes et racistesqui contribuent à dicter les normes de beauté. Les normes de beauté n’échappent pas à lahiérarchisation et à la ségrégation en place dans la société occidentale. Nous pouvons nousdemander s’il un moyen de ne pas se confronter aux normes ? Ce travail ne m’a pas permisdévelopper ces questions. L’aspect de classe mériterait également d’être approfondi.Tout au long de ce travail de recherche, j’ai proposé des interprétations à partir de mesentretiens mais nous soulignerons que ma position en tant que femme blanche a pu influencermon point de vue. Comment puis-je interpréter la vision de beauté en m’appuyant sur lesnormes exprimées par les jeunes filles racisées ? Lorsqu’il s’agit de beauté je me sensconcernée étant donné que je suis une femme. Je ne pense pas il aurait été possible pour moid’effectuer cette étude étant un homme, du moins mon point aurait été encore différent. Or,cette recherche reste à poursuivre et pourrait ainsi être menée chez les garçons. Elle pourraitégalement faire l’objet d’une perspective de recherche comparative avec une autre populationde jeunes filles afin d’élargir la vision de beauté dans le but d’accroître son intérêtscientifique. Rappelons ce que disait Audre Lorde, ce ne pas nos différences qui nousséparent, mais notre incapacité à nous reconnaitre, à accepter et célébrer ces différences. 93
    • ANNEXES 94
    • ANNEXE 1 BAMBI, ELLE EST NOIRE MAIS ELLE EST BELLE Photo prise par Pascal Colrat39 La pièce de théâtre s’est jouée au Tarmac de la Villette entre le 21 mars et le 22 avril 200639 http://www.letarmac.fr/core.php?rub=spectacles&page=saison&season=2&cid=ASHOW43e744db0f46d 95
    • ANNEXE 2 Lagence Élite recrute des top models dans les banlieues Le Figaro le 24 mai 2007 de Jean-Marc PHILIBERT Consulté le 25 mai 2007http://www.lefigaro.fr/france/20070524.FIG000000013_l_agence_elite_recrute_des_top_mod els_dans_les_banlieues.htmlLagence en quête de jeunes filles « typées et métissées », est allée faire un casting àThiais, près de Paris. Une première.Cest la France des quartiers qui était convoquée, hier, aux Galeries Lafayette du centrecommercial Belle-Epine de Thiais (Val-de-Marne). Peaux mates ou noires, cheveux frisés ouondulés constellés de mèches, pantalons taille basse et T-shirts moulants... De jolies filles ontrépondu nombreuses à lappel de lagence internationale de mannequins Élite. Pour lapremière fois, la prestigieuse enseigne avait fait le déplacement en banlieue, à la recherche de« filles typées et métissées ». Plus de 150 jeunes filles de 14 à 20 ans se sont ainsi pressées surla Plaza, entre les rayons cosmétiques et maillots de bain du grand magasin. Des filles issuesde limmigration africaine, antillaise et maghrébine bien sûr, mais aussi des blondes, desbrunes et des rousses, toutes mues par le même espoir. Dans les quartiers, si tous les garçonsveulent être Zidane, les filles, elles, rêvent dêtre la prochaine Naomi Campbell.Léa, une ravissante métisse d1,70 mètre, a ainsi fait le déplacement depuis la vallée deChevreuse, avec sa maman Régine. Le casting, elle en a attendu parler le matin même à laradio. « Cest très bien cette idée de rechercher des filles typées. Cela casse un peu lestéréotype de la grande blonde que lon voit dans tous les magazines », explique la jeune fillede 17 ans, moitié allemande-moitié martiniquaise. Au rez-de-chaussée du grand magasintransformé en scène, les jeunes filles sont appelées par groupe de 10. Un numéro collé sur lapoitrine, elles sapprochent du jury composé de membres de lagence et défilent, chacune àleur tour, sur le tapis noir censé figurer un podium. Certaines, main sur la hanche, semblentavoir répété leur passage tandis que la grande majorité savance gauchement, impressionnéepar lenjeu. Dans les rayons des Galeries, une joyeuse cohue sest constituée au fur et à mesuredes arrivées. Les garçons des quartiers, venus en nombre également, sont ravis de ce nouvelespace de drague à proximité de chez eux.Premières déceptionsLe coup est en tout cas réussi pour Élite. « Cest notre métier doffrir à nos clients la pluslarge palette potentielle de jeunes filles, explique Alain Attia, le président du concours ÉliteModel Look qui organise le casting. Jusquà présent, notre organisation ne nous permettaitpas daller partout, mais cest désormais possible grâce à notre partenaire. Il y a des joliesfilles partout et nous ne voulions nous priver daucune chance de les trouver », explique lequadra tiré à quatre épingles. Surtout, lagence entend répondre à une demande croissante debeautés métissées de la part de ses clients. Couturiers, designers ou magazines de mode sontde plus en plus friands de belles plantes typées, à mille lieues des filles diaphanes au looknordique qui, jusque-là, constituaient lessentiel des couvertures de mode. Doù lidée de ce 96
    • casting qui sera suivi, jusquen juillet, de plus dune trentaine de dates en province, la plupart...en centre-ville.Pourtant, tandis que les premières candidates savancent vers le jury, les premières déceptionscommencent à poindre. Sur les dix filles sagement alignées, les deux jeunes retenues sont...blondes. « Jen étais sûre, tranche Kelly, une superbe noire de 1,80 mètre qui attend son tour.Pourtant, quand jai entendu parler de ce casting à la radio, jétais motivée et je me suis ditque, pour une fois, on allait donner sa chance à la banlieue et à la diversité. Mais là, j ai limpression que, finalement, les critères de sélection n ont pas changé. Il ny a toujours quuneseule Naomie Campbell dans le monde du mannequinat. » Le résultat des sélections en findaprès-midi dément pourtant quelque peu la jeune étudiante en médecine de 20 ans. Sur les17 filles présélectionnées, la moitié est dorigine africaine ou maghrébine.Mais, au final, seules cinq dentre elles participeront à la finale du concours Élite enseptembre prochain : une métisse, une jolie brune à la peau mate et trois blondes. Pas dedoute, la diversité a encore un long chemin à parcourir. En banlieue. Comme ailleurs. 97
    • ANNEXE 3 Photo prise par Jean-Paul Goude4040 http://www.cinemagebooks.com/shop_image/product/008221.jpg (consulté le 6 juin 2007) 98
    • ANNEXE 4Guide d’entretien1. Comment tu t’appelles ?2. Quelle âge as-tu ?La beauté :3. Est-ce qu’il y a une femme idéale selon toi ? C’est qui ? Pourquoi ?4. Qui est la plus belle femme selon toi ? Pourquoi ?5. Est-ce que tu as des idoles ? C’est qui ? Pourquoi ?6. Peut tout le monde être belle ?7. Qui n’est pas belle ?8. Sur quoi repose la beauté selon toi ?9. Qu’est-ce que ça veut dire « sexy » ? C’est négatif ou positif ?10. Qu’est-ce que ça veut dire « exotique » ? C’est négatif ou positif ?11. Est-ce que tu te trouves belle ?12. Est-ce que tu trouves ta mère belle ? Pourquoi (pas) ?13. Il y a t-il des belles femmes dans ta famille ?14. Il y a t-il des endroits où tu te sens plus ou moins belle ?15. Il y a t-il des endroits où tu te sens plus ou moins observée ?L’apparence personnelle :16. Est-ce que les vêtements sont importants pour être belle ? Pourquoi ? Pourquoi pas ?17. Est-ce que tu as un style particulier ?18. Est-ce que tu portes des bijoux ? Quel type ?19. Est-ce que tu te maquilles ? Pourquoi ? Pourqoui pas ? Quand ? Pour qui ? Combien de20. l’argent mets-tu sur des produits cosmétiques ?21. Qu’est-ce que tu utilises comme « produits de beauté » ?22. Est-ce que tu veux changer quelque chose chez toi ? Si oui, quoi ? Tu feras quoi ?23. Est-ce que tu as fait des regimes ? (Quand ? Pourquoi ? Resultat ?)24. Est-ce que tu as déjà changé la nature de tes cheveux ? (couleur, permanente,défrisage) Est-ce que tu connais quelqu’un qui l’a fait ? (Quand ? Pourquoi ? Resultat ? Tupréfères comment ?)25. Est-ce que tu as déjà changé la nature de ta peau ? Est-ce que tu connais quelqu’un qui l’afait ? (Quand ? Pourquoi ? Resultat ? Tu préfères comment ?)L’identité :26. Quelle formation suis-tu au lycée ?27. Est-ce que tu as des projets pour le futur ? Si mariage : Est-ce qu’elles s’imaginent avecquelqun-e qui n’a pas la même « race », la même ethnicité ou la même classe ?28. Est-ce que tu es née en France ? Si non, tu es arrivée quand ? Quelles sont tes origines ? 99
    • 29. Est-ce que tu as des ami-e-s d’une autre nationalité ?30. Est-ce que tu as des ami-e-s qui sont dans un autre lycée ?31. Est-ce que tu as des soeurs et/ou des frères ?32. Que font tes parents ?33. Avec qui tu t’identifies ?34. Comment tu te décris ?35. Quels magazines lis-tu ? Pourquoi ? Tu te sens représentée dedans ?36. Que regardes-tu à la télé ? Pourquoi ? Tu te sens représentée dedans ?37. Est-ce qu’il y a des aspects négatifs à être fille/femme ?38. Est-ce qui’il y a des aspect positifs à être fille/femme ?39. Quelle femme voudras- tu devenir ?40. Comment tu définis « sexisme » ? Tu l’as déjà rencontré ?41. Comment tu définis « racisme » ? Tu l’as déjà rencontré ?42. Est-ce que tu as des expériences personnelles du sexisme et/ou du racisme ?43. Qu’est-ce que tu penses que la beauté a à voir avec le sexisme et le racisme ? 100
    • ANNEXE 5PHOTO NUMÉRO 1 101
    • PHOTO NUMÉRO 2 102
    • PHOTO NUMÉRO 3 103
    • PHOTO NUMÉRO 4 104
    • PHOTO NUMÉRO 5 105
    • PHOTO NUMÉRO 6 106
    • PHOTO NUMÉRO 7 107
    • PHOTO NUMÉRO 8 108
    • PHOTO NUMÉRO 9 109
    • PHOTO NUMÉRO 10 110
    • PHOTO NUMÉRO 11 111
    • PHOTO NUMÉRO 12 112
    • PHOTO NUMÉRO 13 113
    • PHOTO NUMÉRO 14 114
    • ANNEXE 6 Les plus et les moins belles femmes 9 8Le nombre des filles 7 6 Les plus belles femmes 5 4 Les moins belles 3 femmes 2 1 0 1 3 5 7 9 11 13 Les photos des femmes 115
    • BIBLIOGRAPHIE 116
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